Quand un régime s’effondre, ce n’est presque jamais sous l’effet d’une attaque extérieure. L’histoire des systèmes autoritaires, voire théocratiques, en atteste : la crise finale naît toujours d’une implosion interne, d’un effritement des mécanismes de loyauté. Et c’est précisément ce point de rupture qu’atteint aujourd’hui l’Afghanistan des talibans.
De la conquête du pouvoir à la fracture du système
La chute du gouvernement précédent, en 2021, suivie du retrait américain, avait offert au mouvement taliban une concentration inédite du pouvoir. L’Émirat islamique s’était voulu un bloc homogène, sans fissures, ni rivalités de clans. Mais au début de 2025, le vernis s’est craquelé : la menace la plus sérieuse ne vient pas de l’extérieur, mais du cœur même de l’architecture du régime.
Lorsque le Guide suprême, Haibatullah Akhundzada, met en garde publiquement contre les « ennemis de l’intérieur », le message résonne comme une alarme. Ce n’est pas une simple admonestation religieuse : c’est un aveu d’inquiétude. Pour la première fois, la machine du pouvoir reconnaît que le danger ne se situe plus à ses frontières, mais dans ses rouages.
Deux visions inconciliables de l’avenir
Le conflit qui s’ouvre oppose deux modèles de l’Afghanistan de demain.
D’un côté, Kandahar et son école d’orthodoxie absolue, bâtie autour d’Akhundzada. Une vision de l’État sacralisé, où l’autorité religieuse absorbe toute institution civile, et où l’émir ne répond que devant Dieu. Ce projet d’isolement total érige la piété en système politique et la fermeture en vertu.
De l’autre côté, Kaboul, le camp des pragmatiques. Pas des réformistes au sens occidental du terme, mais des gestionnaires conscients que la survie du régime dépend d’un minimum de fonctionnement administratif : une économie respirable, des circuits de communication maîtrisés, quelques canaux d’échange avec le monde extérieur, et un embryon d’éducation - y compris pour les filles, mais strictement sous contrôle du fiqh. Ce n’est pas de l’humanisme, c’est de la survie rationnelle.
La rupture de septembre : un acte de désobéissance silencieuse
Jusqu’à récemment, la discipline talibane semblait inébranlable. Le principe de soumission absolue faisait partie du code génétique du mouvement. Les dissensions existaient, certes, mais restaient confinées dans l’ombre des conseils religieux.
Puis survint l’épisode décisif : la coupure totale d’Internet ordonnée en septembre. Officiellement, un geste de souveraineté numérique. En réalité, une démonstration d’autorité - un message à Kaboul : le pouvoir ne siège pas dans vos ministères, il réside à Kandahar.
Mais trois jours plus tard, surprise : la connexion est rétablie. Sans communiqué, sans justification. En apparence, rien. En substance, un séisme. Car cela revenait à annuler de facto une décision du Guide suprême. Pour la première fois, un ordre d’Akhundzada n’était pas exécuté.
Le tabou brisé
Dans une dictature idéologico-religieuse, ignorer la parole du chef équivaut à briser le pacte fondateur. Ce n’était ni une erreur technique ni une manœuvre administrative : c’était un acte politique. Un refus, discret mais net, émanant du cœur de l’appareil exécutif.
Il ne s’agit pas encore d’une scission au sens classique. Aucun prétendant au trône, aucune opposition déclarée, aucun manifeste. Mais un phénomène plus insidieux : la désacralisation de l’obéissance. Dès lors qu’un ordre peut être contourné au nom de la gestion du réel, le pouvoir absolu cesse d’être absolu. Il devient négociable.
La fin de l’infaillibilité
Pour ce type de régime, c’est un poison mortel. Les théocraties peuvent survivre à l’embargo, à la guerre, à l’isolement. Mais rarement à la contagion du doute au sein de leurs propres élites. Dès que l’obéissance cesse d’être réflexe, le mythe s’effondre.
Akhundzada en est conscient. Son récent avertissement sur le « risque de dislocation de l’émirat » n’a rien d’une prophétie : c’est le constat lucide d’un système qui sent le sol se dérober.
La question n’est plus de savoir quelle faction l’emportera, mais si l’Émirat islamique peut encore préserver la forme même de pouvoir sur laquelle il s’est édifié.
Car, comme l’enseigne l’histoire des régimes clos : lorsque l’absolu se heurte au pragmatisme, ce n’est pas un débat idéologique qui s’engage - c’est déjà le début d’une transformation irréversible.
L’homme de foi comme facteur politique : comment la sacralisation du pouvoir redessine l’architecture de l’Émirat islamique
La figure d’Haibatullah Akhundzada échappe à toutes les catégories classiques du leadership politique. Il n’a ni conquis le pouvoir les armes à la main, ni bâti son prestige dans la gloire du combat, ni incarné le chef charismatique porté par ses victoires. Son ascension fut d’un autre ordre : lente, institutionnelle, profondément idéologique.
L’arbitre devenu émir
Lorsque, en 2016, Akhundzada est désigné Guide suprême du mouvement taliban, sa nomination relève d’un compromis. À l’intérieur du mouvement, il est perçu comme un théologien impartial, capable d’apaiser les rivalités entre clans militaires. Son absence d’expérience combattante, loin d’être une faiblesse, rassure : il n’appartient à aucune faction, donc ne menace personne.
Cette équation initiale donne naissance à une architecture du pouvoir en équilibre : à ses côtés, deux adjoints à la symbolique puissante. Sirajuddin Haqqani, représentant l’aile dure et militaire, et Mohammad Yaqoub Mujahid, fils du fondateur du mouvement, garant d’une légitimité dynastique. Ce triumvirat permit de négocier avec Washington, de signer l’accord de 2020, puis d’exploiter le vide stratégique créé par le départ des troupes américaines à l’été 2021.
À ce moment-là, le mouvement paraît homogène, presque cohérent. Vu de l’extérieur, le pouvoir taliban semble collectif, même s’il reste profondément idéologique. Mais la gestion d’un État réel bouleverse vite cet équilibre précaire.
Le retrait vers Kandahar : naissance d’un État parallèle
À mesure que les talibans s’installent au pouvoir, les deux adjoints d’Akhundzada sont relégués à de simples portefeuilles ministériels. Même Abdul Ghani Baradar, artisan des pourparlers de Doha, n’a plus qu’un rôle décoratif de vice-premier ministre. Le centre du pouvoir ne se déplace pas seulement hors de Kaboul : il s’en extirpe.
Le choix d’Akhundzada de s’établir à Kandahar n’a rien d’un geste protocolaire ou sécuritaire. C’est une décision doctrinale - la construction délibérée d’un « État dans l’État ». Kandahar devient le sanctuaire du pouvoir, purifié de toute interférence administrative, diplomatique ou médiatique. Là, l’émir gouverne hors du temps, au nom d’une mission spirituelle.
Autour de lui, se forme un cercle restreint d’idéologues partageant sa vision d’un islam sans compromis. Ce noyau dur prend le contrôle de la justice, des affaires religieuses, des forces de sécurité et de secteurs clés de l’économie. Les décrets sont promulgués sans consultation ministérielle, les engagements publics sont effacés - qu’il s’agisse de l’éducation des filles ou de la participation des femmes à la vie sociale.
Ce durcissement ne répond à aucune urgence extérieure. Il traduit la propre évolution d’Akhundzada. Issu de la magistrature islamique des années 1990, il en a conservé la rigueur doctrinale et le sens de la responsabilité individuelle devant Dieu. Dans sa vision du pouvoir, chaque décision est un acte de foi dont il devra personnellement répondre devant le Créateur. Le compromis n’est plus un outil politique, mais une corruption morale.
La foi avant la raison
L’épisode de son fils, devenu volontaire pour une opération-suicide, illustre cette mentalité : Akhundzada bénit le geste comme une offrande spirituelle, non comme une tragédie. Ce rapport absolu à la foi façonne un type de pouvoir où les coûts humains et sociaux ne comptent plus. Seule demeure la pureté du devoir religieux.
Cette logique s’accompagne d’une mise en scène quasi monacale : pas d’apparitions publiques, pas d’interviews, pas d’image. L’émir se dérobe aux caméras, se montre rarement, parle par l’intermédiaire de religieux triés sur le volet. Son invisibilité devient un attribut du sacré. Dans un système où la religion fonde la légitimité, la distance est le langage du pouvoir.
Un État sans gouvernement
Le cabinet de Kaboul, privé d’accès direct au Guide suprême, s’enlise dans l’attente : les ministres patientent des semaines pour une audience, les convocations à Kandahar deviennent privilège. Les grandes administrations perdent toute autonomie, leurs décisions validées ou contredites par le cercle kandahari. La chaîne hiérarchique se dissout dans la piété.
La structure gouvernementale subsiste, mais sous forme spectrale. Le vrai pouvoir s’exerce hors de tout protocole, au nom du shariat. Dans cette théocratie pure, l’émir est source unique du droit, et contester une décision revient à défier Dieu lui-même.
Mais plus la concentration du pouvoir s’accroît, plus la tension interne se fait sentir. Les responsables de Kaboul, eux aussi talibans convaincus, ne contestent pas l’autorité religieuse de l’émir. Ce qu’ils remettent en cause, c’est l’impossibilité d’administrer un pays sous un dogmatisme total. Le problème n’est pas la foi, mais la gouvernabilité.
Akhundzada n’est plus le médiateur des débuts. Il est devenu le cœur d’une nouvelle verticalité : celle où la croyance remplace les institutions, où la responsabilité spirituelle supplante la rationalité politique. Ce n’est pas une dérive autoritaire : c’est un changement d’essence du régime.
Dès lors, tout épisode ultérieur - des querelles sur l’éducation des filles jusqu’à la rébellion silencieuse autour de la coupure d’Internet - ne fait que découler de cette mutation : celle d’un homme de foi devenu le centre exclusif du pouvoir, jusqu’à dissoudre la politique dans la théologie.
Les hommes du monde : le défi pragmatique à la foi sacralisée
L’opposition interne au sommet du mouvement taliban n’a jamais été idéologique. Elle naît de l’expérience. Les « hommes de Kaboul » ne sont pas des réformateurs : ce sont des vétérans qui ont vu le monde. Ils ont négocié à Doha, séjourné à Islamabad, à Moscou, à Doha ou à Pékin. Ils savent ce qu’implique gouverner un pays, même sous la loi divine. Leur scepticisme est stratégique : l’absolutisme de Kandahar leur paraît intenable à long terme.
Pour eux, l’avenir de l’Afghanistan n’est ni la démocratie libérale ni la sécularisation. C’est un islam d’État fonctionnel, calqué sur le modèle des monarchies du Golfe : rigoureux, religieux, mais connecté à l’économie mondiale, doté d’institutions opérantes et de règles stables. Ce n’est pas du modérantisme, mais du réalisme politique.
Leur inquiétude face à Kandahar ne tient pas qu’à la centralisation du pouvoir, mais à la nature des décisions : multiplication des lois sur la « vertu », surveillance intrusive des mœurs, enfermement des femmes, asphyxie économique. Ce radicalisme, estiment-ils, ne protège pas le régime - il l’érode.
Les pragmatiques de Kaboul : un islam de gestion
Ils ne se vivent pas comme des dissidents. Leur objectif n’est pas de libéraliser, mais de maintenir le système en vie. Leurs références sont celles du Golfe, non de l’Occident. En leur sein, la figure d’Abdul Ghani Baradar reste centrale. Co-fondateur du mouvement, ancien négociateur avec les États-Unis, il incarne un islam politique capable d’échanger sans se renier. Son nom, cité par Donald Trump en 2024 comme « chef des talibans », témoigne du poids symbolique qu’il conserve, au-delà de la caricature.
Leur rapport au monde est désormais médiatique. Paradoxe d’époque : ceux qui brûlaient les téléviseurs maîtrisent aujourd’hui les codes des réseaux sociaux. Les jeunes talibans s’identifient moins aux théologiens anonymes qu’à des figures visibles : Yaqoub Mujahid, par exemple, fils du fondateur, dont le visage circule librement sur les écrans. Dans un mouvement historiquement hostile au culte de la personnalité, cette visibilité constitue une révolution culturelle.
Sirajuddin Haqqani : du fantôme au ministre
La métamorphose la plus frappante est sans doute celle de Sirajuddin Haqqani. Longtemps invisible, chef d’un réseau redouté, associé aux attentats les plus meurtriers, il n’existait que par une photo floue. Et soudain, il apparaît à visage découvert, devant les caméras, en ministre d’État. Geste hautement symbolique : l’homme de l’ombre se fait politique. Quelques mois plus tard, la prime américaine pour sa capture disparaît.
Pour autant, ni Haqqani ni les autres pragmatiques ne songent à défier ouvertement Akhundzada. Dans une structure où l’obéissance au Guide est devoir religieux, le conflit frontal est impensable. Leur contestation s’exprime en marge : lente, discrète, presque bureaucratique - l’art d’ignorer un ordre sans l’abroger.
Haqqani, en public, prêche l’unité, apaise les tensions, rassure les partenaires étrangers. Sa prudence est stratégique : maintenir une cohésion minimale pour éviter l’implosion. Le message implicite à l’extérieur est clair : nous comprenons les contraintes du monde, mais nos mains sont liées.
Ce fragile équilibre entre la verticalité sacrée et la raison d’État a tenu... jusqu’à l’ordre de couper Internet. Cet épisode marque un basculement : la désobéissance, fût-elle tacite, devient un acte de sauvegarde. À partir de là, le débat n’oppose plus la foi et la modernité, mais la survie du régime lui-même.
Le point de bascule : quand l’ordre cesse d’être le destin
Dans toute idéocratie, il existe un seuil au-delà duquel la foi se heurte à la mécanique du pouvoir. Pour l’Émirat islamique, cette frontière a pris la forme d’un câble : celui de l’Internet.
La foi contre la fibre
Haibatullah Akhundzada n’a jamais caché son hostilité au monde numérique. Pour lui, Internet n’est pas un outil, mais un péril : une porte ouverte sur l’impiété, un vecteur de corruption morale, un canal d’influence étrangère impossible à maîtriser. Selon ses proches, l’émir refuse tout contact direct avec la sphère digitale : chaque jour, ses assistants lui lisent à voix haute un résumé des informations et des réseaux sociaux. Ce refus n’est pas une coquetterie, c’est un credo. Dans son univers mental, la technologie n’est pas un progrès, mais une épreuve spirituelle.
À Kaboul, la perspective est tout autre. Pour les responsables du gouvernement, un État sans Internet n’incarne pas une vertu islamique, mais une faillite administrative. L’économie, la finance, la diplomatie, la logistique, jusqu’aux opérations les plus ordinaires du pouvoir - tout dépend de la connexion. Ici, la foi ne s’oppose pas à la survie du régime : elle s’y subordonne.
Le décret du 29 septembre : la foi contre le réalisme
L’ordre de couper Internet ne fut pas impulsif. Il commença comme un test : quelques provinces, fidèles au cercle de Kandahar, furent déconnectées pour mesurer la docilité du système. Puis, fin septembre, la coupure s’étendit à tout le pays. La directive était claire : aucune exception, aucune justification.
C’est alors que le conflit latent entre Kandahar et Kaboul atteignit un seuil critique.
Abdul Ghani Baradar, figure tutélaire du camp pragmatique, tenta d’intervenir avant que le pays ne soit plongé dans le silence. Il se rendit à Kandahar pour alerter - par l’intermédiaire de gouverneurs loyaux - l’entourage du Guide suprême : il faut le réveiller. Sortir du mutisme, oser lui dire la vérité, quitte à briser le tabou de l’infaillibilité. Le message fut écarté sans discussion. Lundi 29 septembre, le ministère des Télécommunications reçut l’ordre formel du Guide : tout couper. Sans débat. Sans compromis.
La réunion du mercredi : le moment du non-dit
Puis, l’impensable survint. Le mercredi matin, dans le bureau du Premier ministre Mullah Hassan Akhund - un fidèle de Kandahar - se réunissent Baradar, Sirajuddin Haqqani, Mohammad Yaqoub et le ministre des Télécommunications. Ce n’était ni une consultation ni une supplique : c’était une pression collective.
Leur argument était d’une redoutable simplicité : la responsabilité est la nôtre. Pas celle de l’émir. Pas celle d’Allah. La nôtre, en tant que gestionnaires d’un pays. Autrement dit, ils posaient un choix à Hassan Akhund : exécuter un ordre qui conduirait le régime au chaos, ou assumer la décision de le désobéir pour le sauver.
Il choisit la seconde option.
L’Internet fut rétabli. Sans communiqué. Sans justification. Simplement remis en marche.
Le tabou brisé
Dans la logique interne de l’Émirat, cet acte a valeur de séisme. Pour la première fois depuis sa création, un ordre direct du Guide suprême fut annulé - non par lui-même, ni sous pression étrangère, mais par une décision collégiale de ministres. Un basculement historique.
Ce n’est pas la victoire de la technologie sur la foi, mais la rupture d’un dogme : celui de l’obéissance absolue. Jusqu’alors, le pouvoir pouvait être dur, injuste, irrationnel - mais il restait incontestable. Après septembre, il devient négociable. La sacralité se transforme en équilibre des forces.
Il ne s’agit pas d’un coup d’État, ni d’une rébellion. Personne n’a défié Akhundzada, personne n’a nié son autorité religieuse. Mais la ligne du possible a bougé. La nécessité pragmatique a pris le pas sur la pureté du commandement.
Dans les systèmes clos, ces précédents valent mille sanctions. Ils ne détruisent pas le pouvoir d’un coup, ils l’infectent. À partir de ce moment, tout nouvel ordre sera jugé non seulement à l’aune de la foi, mais à celle des conséquences.
C’est là que réside désormais la grande énigme de l’Afghanistan : un homme de foi peut-il encore régner sans partage dans un système où l’on a prouvé qu’un ordre divin pouvait être suspendu - au nom même de la survie du régime ?
La fissure intérieure : quand la menace à l’unité devient tangible
L’affaire de la coupure d’Internet n’a pas seulement révélé une faille. Elle a incarné la prophétie qu’Akhundzada lui-même avait formulée quelques mois plus tôt : la menace ne vient plus d’ailleurs, elle vient de l’intérieur. Non sous forme de putsch, mais de désobéissance fonctionnelle.
Jusqu’ici, le compromis tacite tenait : la faction de Kaboul pouvait être frustrée, sceptique, voire choquée par certaines décisions - comme l’interdiction d’éducation pour les filles - mais elle se taisait. La loyauté silencieuse valait sa survie.
Car la dissidence, jusque-là, se payait cher. En février 2025, un vice-ministre des Affaires étrangères fut contraint à l’exil pour avoir évoqué « l’injustice envers des millions de personnes », allusion à peine voilée aux interdits éducatifs. À l’été suivant, plusieurs fonctionnaires furent arrêtés pour avoir mis en doute des décrets du Guide. Le message était clair : la parole a des limites.
Pourtant, le camp d’Akhundzada évitait toujours la rupture frontale avec les figures fortes de Kaboul. Des hommes comme Haqqani étaient tolérés malgré leurs critiques prudentes. Non par clémence, mais par nécessité : ils assuraient la stabilité du pays et la communication avec le monde extérieur.
Le risque accepté
Mais l’ordre de coupure toucha un nerf vital. Cette fois, il ne s’agissait ni de morale ni de dogme. Il s’agissait de survie administrative et financière. Internet, c’était la respiration même du système : les échanges commerciaux, les circuits bancaires, la sécurité, les revenus. Et, plus prosaïquement, les privilèges de ceux qui gouvernent.
Là où l’interdiction d’éduquer les filles ne menaçait pas les élites, l’arrêt du réseau, lui, les frappait directement. Pour la première fois, un décret du Guide compromettait les mécanismes du pouvoir lui-même. Alors, la désobéissance devint rationnelle. Calculée. Et payante.
Internet fut rétabli. Les ministres restèrent en poste. Aucune purge, aucun châtiment. Mais le charme était rompu.
Le mythe de l’unité s’effrite
Depuis, les discussions internes se multiplient, feutrées mais franches : certains craignent une future reprise en main, d’autres pensent qu’Akhundzada a reculé, non par calcul, mais par peur d’une résistance coordonnée de ses propres lieutenants.
En apparence, rien n’a changé : le Guide demeure, le système tient, le silence règne. Mais l’ordre moral du régime, lui, s’est fissuré.
Pour la première fois, l’absolutisme a rencontré sa limite - non spirituelle, mais administrative. Le pouvoir de l’émir s’est heurté à celui, collectif, des gestionnaires. Et cette limite, une fois franchie, ne s’efface jamais.
L’Émirat islamique n’est pas encore au bord du schisme. Mais il a perdu l’illusion de sa perfection. Désormais, la menace à son unité n’est plus un scénario : elle fait partie de son ADN. Entre la foi qui exige l’absolu et la gouvernance qui réclame la flexibilité, l’avenir de l’Afghanistan se jouera tout entier sur cette ligne de fracture.
Le déni de la scission comme stratégie : pourquoi le langage de la « querelle de famille » ne convainc plus
La réaction à la crise - tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Émirat islamique - fut d’une prudence presque calculée. Dans une lettre adressée au Conseil de sécurité des Nations unies, plusieurs États membres ont cherché à minimiser la portée des tensions entre Kandahar et Kaboul. Officiellement, il ne s’agirait que d’une « dispute familiale », sans impact structurel sur la stabilité du régime. La logique diplomatique est simple : tant que les dirigeants talibans ont intérêt à préserver leur pouvoir et à maintenir l’unité du projet islamique, nul besoin de parler de crise.
La théologisation du conflit
Le discours officiel du mouvement épouse parfaitement cette narration. Début janvier 2026, le porte-parole Zabihullah Mujahid rejette catégoriquement l’idée même d’une division au sein des talibans. Son langage n’est pas politique - il est religieux. Selon lui, la division n’est pas seulement nuisible : elle est haram, interdite par Allah. Les divergences de vues, assure-t-il, relèvent des « désaccords naturels d’une même famille ».
Ce lexique n’est pas anodin. Il déplace le conflit du champ institutionnel vers le champ moral, de la politique vers la foi. Nommer la fracture une « affaire de famille », c’est lui retirer sa dimension politique, la rendre impensable comme problème de gouvernance. La dissension devient faute spirituelle, non enjeu de pouvoir.
Mais depuis l’épisode de la coupure d’Internet, ce langage a perdu de sa puissance. La métaphore familiale ne suffit plus à recoller un système où l’obéissance n’est plus absolue.
Quand les sermons deviennent des manifestes
Mi-décembre, la tension ressurgit, non plus par rumeurs ou fuites, mais à travers des paroles publiques, filmées, assumées. À Khost, lors de la prière du vendredi, Sirajuddin Haqqani prononce une phrase apparemment anodine, presque morale : le pouvoir qui oublie le peuple perd sa légitimité. En d’autres temps, ce propos aurait passé inaperçu. Dans le contexte actuel, il sonne comme un manifeste politique.
Le même jour, le ministre de l’Enseignement supérieur, Neda Mohammad Nadim - pilier du cercle de Kandahar - réplique du haut de sa chaire : un véritable gouvernement islamique, c’est l’autorité d’un seul chef et l’obéissance de tous. La pluralité des centres de décision, dit-il, mène à la ruine de l’État.
Deux phrases, deux visions irréconciliables. D’un côté, la légitimité par la responsabilité et le lien avec la population ; de l’autre, la légitimité par la soumission à l’ordre divin. Le contraste, désormais explicite, traduit la fracture idéologique que la rhétorique de l’unité ne parvient plus à masquer.
L’écho d’un avertissement oublié
Ces échanges prennent une résonance particulière à la lumière d’un enregistrement d’Akhundzada datant du début 2025, dans lequel le Guide mettait en garde contre le risque d’un effondrement interne de l’Émirat. Ce qui, alors, ressemblait à une mise en garde, apparaît aujourd’hui comme un aveu : la cassure n’est plus une menace, elle est advenue.
Dès lors, la question n’est plus de savoir si le conflit se manifestera, mais comment. 2026 verra-t-il la faction de Kaboul tenter d’imposer, même discrètement, des ajustements - dans la gestion, dans la politique sociale, dans le traitement des femmes et des hommes ? Ou bien l’épisode de septembre restera-t-il une parenthèse, un accident sans lendemain ?
Pour l’heure, les signes sont ambigus. Aucun bouleversement institutionnel n’a eu lieu, Akhundzada demeure le juge suprême, et la rhétorique officielle persiste à décrire les divergences comme de simples « désaccords familiaux ».
La fissure derrière la façade
Mais depuis que l’ordre du Guide a pu être annulé, la parole du pouvoir n’a plus la même force. Les proclamations d’unité sonnent désormais comme des incantations, non comme des constats. Le système continue de tenir - mais il tient par habitude, non par foi.
La fissure n’implique pas l’effondrement immédiat. Elle signifie pire, pour un régime fondé sur l’indivisibilité du spirituel et du politique : la perte de l’absolu. Dans un État où la foi devait garantir l’unité, le doute est devenu le nouveau centre de gravité. Et c’est ce doute, plus que n’importe quelle pression extérieure, qui menace aujourd’hui l’âme même de l’Émirat islamique.