L’escalade actuelle dans le sud du Yémen n’est-elle qu’un épisode de plus dans une guerre civile interminable, ou assistons-nous à un phénomène d’une tout autre nature : l’effondrement institutionnel des alliances régionales et l’entrée du Moyen-Orient dans une phase de compétition directe entre puissances intermédiaires, où les mécanismes de guerre par procuration échappent au contrôle de leurs parrains et imposent leur propre logique ?
La question est décisive. Elle ne concerne pas seulement le « cas yéménite », mais éclaire une transformation bien plus large de l’architecture sécuritaire régionale, du Moyen-Orient jusqu’à l’océan Indien. Le Yémen n’y apparaît plus comme un théâtre périphérique, mais comme un concentré des mutations en cours : fragmentation de la souveraineté, rivalité entre protecteurs, érosion de la discipline de coalition et instrumentalisation d’acteurs non étatiques dans un contexte d’affaiblissement de l’arbitrage global.
Pendant près de dix ans, la guerre civile yéménite n’a été pour le monde qu’un bruit de fond, une déstabilisation chronique aux marges de la péninsule Arabique. Les événements de la fin 2025 ont changé la donne. Les frappes aériennes saoudiennes contre le port de Mukalla, la destruction d’un chargement militaire acheminé par des navires en provenance des Émirats arabes unis, puis la riposte des séparatistes du Conseil de transition du Sud ont transformé un affrontement local en démonstration brutale : au XXIᵉ siècle, même les alliances régionales réputées les plus solides peuvent se fissurer en quelques semaines.

Le Yémen n’est plus seulement un pays ravagé par la guerre. Il est devenu un carrefour de routes énergétiques, de flux commerciaux et de lignes de fracture idéologiques, où s’entrechoquent désormais les intérêts de Riyad et d’Abou Dhabi, deux capitales qui se percevaient encore récemment comme les piliers de l’unité arabe.
Une alliance fissurée par les ambitions
Pendant des décennies, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont avancé de concert. L’une incarnait le centre pétrolier et le dépositaire de la légitimité religieuse ; l’autre s’affirmait comme hub technologique et financier du « nouvel Orient ». Derrière cette façade de solidarité, la rivalité n’a pourtant jamais disparu.
Riyad s’est construit en arbitre régional, prétendant définir les paramètres de la sécurité et de la politique dans le Golfe. Abou Dhabi, lui, a patiemment bâti sa propre architecture d’influence : un réseau de ports, de bases militaires et de forces supplétives, de la Corne de l’Afrique à l’océan Indien.
Le Yémen est devenu l’espace où ces deux stratégies se sont affrontées frontalement pour la première fois. L’Arabie saoudite voulait un Yémen unifié et contrôlable, État tampon protégeant sa frontière méridionale. Les Émirats poursuivaient l’objectif inverse : un Yémen fragmenté, découpé en zones d’influence, leur garantissant un accès direct à la mer et le contrôle de ports stratégiques comme Aden, Mukalla ou Ash Shihr.
Le Conseil de transition du Sud, armé et financé par Abou Dhabi, a été l’outil central de cette politique. Son offensive dans le Hadramaout en décembre 2025 n’a rien eu d’une improvisation : elle constitue l’aboutissement logique d’une stratégie patiemment déployée.
De la coalition à l’affrontement
Depuis 2015, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis combattaient côte à côte les Houthis soutenus par l’Iran. Mais leurs objectifs divergeaient dès l’origine. Riyad cherchait à restaurer l’autorité du gouvernement internationalement reconnu ; Abou Dhabi visait l’implantation durable de ses propres leviers de pouvoir dans le Sud.
Lorsque le Conseil de transition du Sud a pris le contrôle de zones pétrolifères du Hadramaout, la réaction saoudienne a été immédiate. Les frappes contre le port de Mukalla ont marqué un tournant : pour la première fois, l’armée saoudienne ciblait ouvertement des infrastructures liées à un ancien allié. En réponse, les Émirats ont annoncé un retrait de leurs troupes — retrait largement formel.
Le départ d’un contingent limité de forces spéciales n’a rien changé à la réalité du terrain. Abou Dhabi conserve le contrôle d’un réseau dense de milices méridionales, des chaînes logistiques, des financements et des cadres formés avec l’appui d’instructeurs étrangers.
Cette phase du conflit a acté une évidence : la coalition constituée contre les Houthis n’existe plus. Le Yémen est devenu le théâtre d’une lutte pour le leadership au sein même du camp sunnite.
Au-delà de la logique binaire
Depuis le déclenchement de la guerre civile en 2014, le Yémen a longtemps été analysé à travers un schéma simplificateur : d’un côté les Houthis soutenus par l’Iran, de l’autre un gouvernement reconnu par la communauté internationale et appuyé par une coalition menée par Riyad. Ce récit, commode pour les dépêches diplomatiques et les narrations médiatiques, a perdu depuis longtemps toute valeur explicative.
Entre 2022 et 2025, l’espace yéménite s’est transformé en une mosaïque complexe de centres de pouvoir, chacun doté de sa propre logique institutionnelle, de ses sources de légitimité et de ses parrains extérieurs. La création du Conseil présidentiel a tenté d’institutionnaliser cette fragmentation, sans jamais parvenir à rétablir un véritable centre de décision.
Le Conseil de transition du Sud, pourtant intégré formellement à cette architecture, n’a jamais renoncé à son objectif stratégique : la restauration d’un Yémen du Sud indépendant. Sa participation aux structures nationales relevait d’un calcul tactique, destiné à légitimer son contrôle territorial, capter des ressources et préserver sa liberté de manœuvre.
L’offensive de décembre et la prise rapide du Hadramaout et d’Al-Mahra ne relèvent pas d’un coup de force improvisé, mais d’une stratégie d’accumulation institutionnelle mûrie de longue date. Il ne s’agit pas d’une simple expansion guérillera, mais d’une tentative de consolidation territoriale en vue de bâtir des institutions quasi étatiques, des appareils sécuritaires à l’administration fiscale.

Le Hadramaout, actif stratégique
Sur la carte, le Yémen semble marginal. En réalité, ses ports méridionaux irriguent la circulation du commerce mondial. Le détroit de Bab el-Mandeb, étroit passage entre la mer Rouge et le golfe d’Aden, voit transiter chaque jour près de 9 % du pétrole maritime mondial et plus de six millions de barils de produits pétroliers. La moindre déstabilisation y provoque une onde de choc immédiate sur les prix et les assurances, de Londres à Singapour et New York.
Les frappes sur Mukalla ont donc déclenché une réaction instantanée des marchés : le baril de Brent a bondi de 7 %, les primes d’assurance pour la traversée du détroit ont augmenté d’un tiers. Le Yémen a cessé d’être une « guerre lointaine » ; il est désormais un risque global.
Pour l’Arabie saoudite, le contrôle du Hadramaout est une question de sécurité frontalière et de stabilité énergétique. Pour les Émirats, il constitue un instrument d’autonomie stratégique, permettant de projeter leur influence vers la Corne de l’Afrique et l’océan Indien. Ce conflit n’est pas une guerre du pétrole, mais une guerre des routes : celle de la maîtrise des corridors maritimes du XXIᵉ siècle.
Le choix du Hadramaout comme axe principal de l’offensive est tout sauf accidentel. Cette province n’est pas seulement riche en hydrocarbures ; elle est un nœud géoéconomique et géostratégique de premier ordre.
D’abord, elle offre un accès direct au littoral de la mer d’Arabie et, au-delà, aux routes de l’océan Indien, contournant les goulets d’étranglement de la mer Rouge. Ensuite, sa frontière terrestre avec l’Arabie saoudite lui confère une importance capitale pour la sécurité nationale de Riyad : toute entité autonome ou hostile y est perçue comme une menace potentielle, de la contrebande transfrontalière à l’infiltration militaire. Enfin, le Hadramaout possède une identité régionale forte et une intégration historiquement faible dans les institutions centralisées du Yémen, réduisant les coûts politiques d’un projet alternatif.
La prise de contrôle du Hadramaout par le Conseil de transition du Sud n’est donc pas un succès local. Elle vise à remodeler l’équilibre des forces dans le sud du Yémen et à imposer une nouvelle réalité, aussi bien aux acteurs internes qu’aux puissances extérieures.
L’Arabie saoudite : de l’hégémon de la coalition à l’otage de la fragmentation
Le Yémen est aujourd’hui un laboratoire des guerres asymétriques contemporaines. L’Arabie saoudite mise sur la supériorité technologique : frappes de précision, renseignement, drones. Les Émirats arabes unis privilégient une autre grammaire de la violence : forces supplétives, sociétés militaires privées, opérations menées sous couvert de lutte antiterroriste.
Selon plusieurs analyses du CSIS, Abou Dhabi construit depuis 2019 autour de la mer Rouge un véritable « arc de contrôle » : un réseau de ports et de bases permettant une présence durable sans engagement militaire direct. En Érythrée, en Somalie, à Djibouti, des conseillers militaires opèrent sous l’écran d’investissements civils et de contrats logistiques. Le Yémen n’est qu’un maillon supplémentaire de cette chaîne.
La frappe de Riyad sur Mukalla ne doit donc pas être lue comme une simple riposte aux séparatistes. Elle vise l’architecture d’influence patiemment mise en place par les Émirats et traduit une tentative saoudienne de reprendre la main, de se réaffirmer comme centre de gravité de la sécurité moyen-orientale. Mais plus l’Arabie saoudite durcit le ton, plus la résistance des relais émiratis se structure. La confrontation change alors de nature : elle devient systémique.
La réaction de Riyad à l’offensive du Conseil de transition du Sud et les bombardements qui ont suivi révèlent une inflexion profonde de la stratégie saoudienne. Le royaume se retrouve dans une situation paradoxale : officiellement à la tête de la coalition anti-houthie, il a en réalité perdu la maîtrise de sa dynamique interne.
En 2015, l’intervention saoudienne obéissait à une logique classique de stabilisation extérieure : pression militaire limitée, restauration d’un gouvernement central, réduction de l’influence iranienne. Dix ans plus tard, l’usure du conflit, l’explosion des coûts humanitaires et l’absence d’issue militaire ont vidé ce modèle de sa substance.
Entre 2023 et 2024, Riyad a entamé un repositionnement stratégique, privilégiant la désescalade avec les Houthis, désormais perçus comme un facteur gérable plutôt que comme une menace existentielle. Dans cette nouvelle approche, l’objectif prioritaire devient la préservation du Yémen comme entité étatique, fût-elle profondément décentralisée.
Le projet séparatiste du Conseil de transition du Sud entre frontalement en collision avec cette vision. Pire encore, son soutien actif par Abou Dhabi transforme un conflit interne yéménite en rivalité interétatique, un scénario que Riyad juge inacceptable.
Les frappes sur Mukalla, y compris contre des infrastructures liées à de supposées livraisons d’armes émiraties, visaient moins le Conseil de transition que le message politique adressé à Abou Dhabi. Elles marquent le passage d’un mécontentement feutré à une démonstration de force assumée à l’encontre d’un ancien allié.
Les Émirats arabes unis : la stratégie de la fragmentation contrôlée
La politique émiratie au Yémen s’est dès l’origine distinguée de celle de l’Arabie saoudite. Là où Riyad misait sur la restauration d’un État central fort, Abou Dhabi n’a jamais cru à ce scénario. Sa stratégie s’est construite autour d’un objectif inverse : tisser un réseau d’acteurs loyaux le long du littoral et des nœuds logistiques clés.
Le soutien au Conseil de transition du Sud s’inscrit pleinement dans cette logique. Un Sud yéménite autonome, voire semi-indépendant, offre aux Émirats des avantages décisifs : contrôle portuaire, influence sur les routes maritimes, réduction de la dépendance vis-à-vis des infrastructures saoudiennes, création d’une zone tampon face aux foyers d’instabilité.
Le retrait formel des troupes émiraties annoncé fin décembre relève davantage du jeu institutionnel que d’un réel désengagement. Depuis longtemps, Abou Dhabi a substitué à la présence militaire directe un modèle de contrôle indirect : forces locales, structures paramilitaires privées, flux financiers et patronage politique.
Les discours officiels sur la désescalade et le soutien aux processus internationaux jouent ici le rôle d’un camouflage diplomatique, destiné à limiter les coûts réputationnels sans renoncer aux objectifs stratégiques de long terme.

Une économie au bord de l’implosion
Pour les Yéménites, cette guerre est une tragédie sans fin. Selon la Banque mondiale, les destructions d’infrastructures dépassent 130 milliards de dollars, la monnaie nationale a perdu les deux tiers de sa valeur et près de 80 % de la population dépend désormais de l’aide humanitaire.
Les ports sont à l’arrêt, les installations énergétiques hors service, les recettes budgétaires inexistantes. Le Hadramaout, jadis l’une des régions les plus prospères du pays, est devenu un champ de bataille pour le contrôle des puits de pétrole et des contrats de sécurité.
Les agences internationales alertent : si les provinces du Sud restent sous blocus, une nouvelle vague de famine est inévitable. Mais l’aide humanitaire ne traite que les symptômes. Tant que le Yémen restera un espace de projection des rivalités extérieures, toute reconstruction restera illusoire.
Le flanc africain de l’instabilité
La crise yéménite déborde déjà de l’autre côté de la mer. La Somalie, l’Érythrée, le Soudan en ressentent les secousses. Bases émiraties à Assab et Berbera, investissements saoudiens dans l’or soudanais, milices somaliennes financées via des circuits opaques : autant d’éléments d’un arc d’instabilité qui s’étend de la mer Rouge à l’océan Indien.
Ce qui était autrefois perçu comme l’arrière-cour stratégique du Golfe devient progressivement un prolongement du front. Et plus la rivalité entre Riyad et Abou Dhabi s’intensifie, plus le risque de contagion vers l’Afrique orientale augmente.
La fin de la discipline de coalition comme phénomène systémique
La rupture entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis au Yémen n’a rien d’une anomalie. Elle s’inscrit dans une tendance régionale lourde : l’effritement de la discipline des coalitions.
Les alliances moyen-orientales sont de plus en plus des constructions opportunistes et transactionnelles, dépourvues d’identité stratégique partagée. Un ennemi commun – Houthis, groupes extrémistes ou influence iranienne – ne suffit plus à faire tenir ensemble des partenaires aux intérêts divergents.
Le Yémen est devenu l’espace où ces contradictions se sont révélées avec le plus de brutalité. La frappe saoudienne contre des cibles associées au soutien émirati marque la fin des désaccords gérables et l’entrée dans une phase de concurrence ouverte.
Les acteurs non étatiques, nouveaux quasi-sujets de la politique internationale
La caractéristique centrale de la phase actuelle du conflit yéménite tient à l’émancipation définitive des acteurs non étatiques. Le Conseil de transition du Sud n’est plus un simple instrument aux mains d’un parrain extérieur. Il est devenu un quasi-sujet politique, doté de sa propre stratégie, d’une mémoire institutionnelle et d’une autonomie décisionnelle croissante.
C’est là une rupture fondamentale avec les guerres par procuration de la fin du XXᵉ siècle. Le Conseil de transition ne se contente pas d’exécuter la volonté d’Abou Dhabi ; il entretient avec les Émirats un partenariat asymétrique. Les uns fournissent ressources, couverture politique et accès aux canaux internationaux ; l’autre garantit le contrôle territorial, la légitimité locale et la gouvernance de fait. Mais cette relation n’obéit plus à une hiérarchie verticale stricte.
Ce modèle est typique d’une époque marquée par l’érosion de la souveraineté étatique, où des mouvements armés assument des fonctions jadis monopolistiques : contrôle des frontières, collecte de l’impôt, sécurité, relations extérieures. Le Yémen devient ainsi un terrain d’expérimentation d’une réalité post-westphalienne, où la notion même d’« acteur étatique » se brouille.
Il faut enfin souligner que cette autonomisation accroît les risques stratégiques non seulement pour l’Arabie saoudite, mais aussi pour les Émirats eux-mêmes. Un acteur soutenu, doté de sa propre subjectivité politique, peut à terme agir à rebours des intérêts de son parrain, surtout dans un environnement international en mutation rapide.

Dégradation du droit international et crise de la légitimité
L’escalade autour de Mukalla et du Hadramaout met à nu une crise profonde du cadre juridico-international censé régir le règlement du conflit yéménite. Officiellement, la communauté internationale continue de reconnaître l’existence d’un gouvernement yéménite unique. Dans les faits, le contrôle du territoire, des infrastructures et des forces armées est depuis longtemps éclaté entre plusieurs centres de pouvoir concurrents.
Frappes aériennes contre un port commercial, désactivation de systèmes de navigation maritime, dénonciation unilatérale d’accords de défense conjointe : tout cela se déroule dans une zone grise du droit international, où les catégories classiques de souveraineté, de consentement et d’intervention perdent leur portée opérationnelle.
Du point de vue du droit international classique, le soutien des Émirats arabes unis au Conseil de transition du Sud peut être qualifié d’ingérence dans les affaires intérieures d’un État souverain. Mais le même raisonnement vaut pour l’Arabie saoudite, dont la campagne militaire engagée depuis 2015 excède elle aussi largement un strict mandat de sécurité collective.
Le Yémen se retrouve ainsi plongé dans une forme de vide juridique, où la légitimité ne découle plus de normes formelles, mais du rapport de force et du niveau de soutien extérieur. Ce précédent est lourd de conséquences : il abaisse le seuil d’acceptabilité du recours à la force et affaiblit encore davantage le rôle des institutions internationales comme arbitres des conflits.
La dimension géoéconomique : ports, pétrole et logistique
La sous-estimation du facteur géoéconomique constitue l’une des erreurs majeures dans l’analyse du conflit yéménite. Le contrôle des ports du sud du pays n’est pas un enjeu secondaire, mais le cœur même de la rivalité stratégique.
Mukalla, Aden et d’autres nœuds côtiers offrent un accès direct à l’océan Indien, en contournant les routes saturées et vulnérables de la mer Rouge et du canal de Suez. Dans un contexte de montée de l’instabilité mondiale et de militarisation des voies maritimes, ces corridors logistiques alternatifs prennent une valeur stratégique considérable.
Pour les Émirats arabes unis, dont le modèle économique repose sur leur statut de hub mondial du commerce et du transit, l’influence — directe ou indirecte — sur ces ports est une priorité stratégique. Le sud du Yémen est perçu comme un prolongement naturel du réseau maritime émirati, de la Corne de l’Afrique à l’océan Indien.
L’Arabie saoudite, à l’inverse, voit dans cette expansion une menace pour sa propre autonomie géoéconomique. La perte d’influence sur les ports méridionaux yéménites accentuerait sa dépendance à des routes extérieures et réduirait sa profondeur stratégique.
Le conflit autour du Conseil de transition du Sud n’est donc pas seulement politique ou militaire. Il est aussi, fondamentalement, un affrontement structurel entre deux modèles de développement régional et de projection de puissance.
Contexte régional : du Yémen à l’architecture de l’océan Indien
L’escalade yéménite ne peut être comprise isolément. Elle s’inscrit dans une recomposition plus large de l’espace de l’océan Indien, devenu l’un des théâtres centraux de la politique mondiale du XXIᵉ siècle. La concurrence accrue entre puissances régionales pour le contrôle des routes maritimes, des infrastructures portuaires et des flux énergétiques transforme cette zone en champ de bataille stratégique permanent.
L’effritement des alliances traditionnelles, l’ascension des puissances intermédiaires et l’affaiblissement des mécanismes universels de sécurité créent un environnement où des conflits locaux acquièrent rapidement une portée transrégionale. Dans cette configuration, le Yémen n’est pas une périphérie instable, mais un point nodal où se croisent les intérêts du Moyen-Orient, de l’Afrique orientale et de l’Asie du Sud.
À cela s’ajoute un facteur déterminant : l’incertitude croissante de l’arbitrage externe. Le désengagement relatif des grandes puissances dans la gestion directe des crises régionales laisse un vide stratégique, comblé par des acteurs régionaux poursuivant des agendas propres, souvent incompatibles entre eux.
Le Yémen devient ainsi l’un des premiers laboratoires visibles d’un ordre régional sans arbitre, où la force, la géoéconomie et les arrangements ad hoc prennent le pas sur le droit et les cadres multilatéraux. Un avertissement, bien au-delà de la péninsule Arabique.
Analyse scénarielle : trois trajectoires possibles
Le premier scénario est celui d’une fragmentation maîtrisée. Le Yémen se stabilise de facto comme un conglomérat d’entités autonomes. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis parviennent à un partage tacite des zones d’influence, réduisant au minimum les affrontements directs. Le Conseil de transition du Sud institutionnalise son contrôle sur le Sud, les Houthis conservent le Nord, tandis que le gouvernement central se cantonne à des fonctions essentiellement nominales. Ce scénario permet une baisse relative de l’intensité des combats, mais entérine une instabilité structurelle durable.
Le deuxième scénario est celui de l’escalade inter-patronale. Riyad et Abou Dhabi basculent dans une confrontation systémique par acteurs interposés. Les combats s’étendent, les régions frontalières se déstabilisent, les menaces transnationales s’aggravent. Le Yémen devient alors le théâtre d’un affrontement prolongé, aux coûts humanitaires, économiques et sécuritaires particulièrement élevés.
Le troisième scénario envisage une recomposition du rapport de forces régional. Sous la pression croissante des coûts économiques et des pertes réputationnelles, les acteurs reviennent à des formats multilatéraux de règlement, acceptant une décentralisation profonde du Yémen tout en maintenant une unité formelle de l’État. C’est le scénario le plus complexe sur le plan institutionnel, mais aussi celui qui offre, à long terme, la perspective la plus stable.

Conclusions et recommandations stratégiques
Premièrement, le conflit yéménite est entré dans une phase où le moteur principal n’est plus l’affrontement idéologique, mais la concurrence entre puissances régionales pour le contrôle des espaces, des ressources et des chaînes logistiques.
Deuxièmement, l’effondrement de la discipline de coalition entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis reflète une crise plus large des alliances régionales et la montée d’une logique de partenariats transactionnels.
Troisièmement, des acteurs non étatiques comme le Conseil de transition du Sud ont acquis un degré d’autonomie qui en fait des joueurs stratégiques à part entière, et non plus de simples instruments de l’influence extérieure.
Quatrièmement, le cadre juridico-international du règlement a perdu, de facto, toute efficacité, ce qui impose une révision profonde des approches en matière de légitimité et de médiation.
Cinquièmement, la dimension géoéconomique du conflit — ports, routes maritimes, flux énergétiques — constitue la clé de lecture centrale des motivations des parties.
En termes de recommandations, les puissances régionales devraient abandonner la logique du jeu à somme nulle au profit de mécanismes institutionnalisés de délimitation des intérêts. Les médiateurs internationaux doivent reconnaître la réalité de la décentralisation yéménite et adapter en conséquence les formats de négociation. Quant aux investisseurs et aux acteurs extérieurs, ils doivent intégrer un niveau très élevé de risques politico-juridiques et l’autonomie des forces locales dans toute planification à long terme.
Prévision : une décennie de fragmentation
Au cours des cinq prochaines années, le Yémen ne retrouvera vraisemblablement pas une véritable étaticité. Le pays restera divisé entre un Nord dominé par les Houthis, avec l’appui iranien, et un Sud contrôlé par le Conseil de transition du Sud sous patronage émirati. L’Arabie saoudite tentera de préserver une influence sur les zones centrales et les processus de négociation, mais sans exercer de contrôle effectif.
Un tel scénario conduira à l’institutionnalisation du chaos. Le Yémen se muera en une mosaïque d’enclaves autonomes, tandis que le détroit de Bab el-Mandeb deviendra une zone de risque permanent. Pour l’économie mondiale, cela signifie une volatilité chronique des prix du pétrole, une hausse durable des primes d’assurance maritime et la montée en puissance de la mer Rouge comme nouvelle ligne de vulnérabilité stratégique.
Dans ce contexte, Téhéran disposera d’une fenêtre d’opportunité pour renforcer ses relais et consolider sa présence sur la façade occidentale de la péninsule Arabique. Washington, à l’inverse, devra protéger ses alliés sans se laisser entraîner dans un nouveau conflit ouvert. Pékin, enfin, cherchera à intensifier son rôle de médiateur diplomatique, désireux de démontrer sa capacité à stabiliser des régions où l’Occident perd l’initiative.
Le Yémen comme miroir de l’époque
Le conflit yéménite ne parle plus seulement du Yémen. Il est le miroir d’une nouvelle réalité géopolitique, où la frontière entre alliance et rivalité s’efface, et où la notion même de « coalition » se vide de son sens. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, longtemps architectes d’un axe régional de puissance, se retrouvent désormais de part et d’autre d’un fossé stratégique.
Le Yémen est devenu un laboratoire de la nouvelle politique moyen-orientale : fragmentée, pragmatique, dénuée d’idéologie. Il n’y a plus d’amis ni d’ennemis, seulement des intérêts concurrents, reliés par la mer, le pétrole et les routes des flux mondiaux.
C’est pourquoi les événements de Mukalla ne constituent pas un épisode parmi d’autres, mais un signal. Le signal que le Moyen-Orient entre dans une ère de géopolitique post-coalitionnelle, où les alliés n’existent plus et où les partenariats ne sont que des convergences temporaires d’intérêts.