Il y a dans l’Iran de 2025 une contradiction presque théâtrale. Tandis que les rues de Téhéran se peuplent de femmes tête nue, tandis que les cafés bruissent de conversations plus libres et que la censure du quotidien semble se relâcher, le pays connaît dans le même temps une explosion du nombre d’exécutions capitales. Sous le vernis d’une libéralisation de façade, la République islamique resserre ses mécanismes de contrôle, comme si chaque geste d’assouplissement devait être compensé par un geste de terreur.
Une année sanglante : la peine de mort comme baromètre du régime
Selon l’organisation Iran Human Rights (IHR), au moins 1 922 exécutions ont été menées à bien en Iran en 2025 — presque le double de l’année précédente, et près de trois fois le niveau moyen observé sous la présidence de Hassan Rohani. L’Iran est désormais, en proportion de sa population, le pays le plus exécuteur du monde, devant même la Chine et l’Arabie saoudite.
Cette inflation de la répression n’a rien d’accidentel. Elle s’inscrit dans une dynamique amorcée depuis les grandes mobilisations de 2022, après la mort de Mahsa Amini. Ce moment a marqué un tournant : depuis, la courbe des exécutions n’a cessé de grimper, de 520 cas en 2022 à 832 en 2023, puis à des chiffres vertigineux en 2025.
Les motifs politiques — espionnage, atteinte à la sécurité de l’État, participation à des manifestations — ne représentent qu’une infime fraction des condamnations. Plus de 99 % concernent des affaires de droit commun, notamment des homicides et des délits liés à la drogue. Mais cette stabilité statistique ne doit pas tromper : dans un système autoritaire, la justice pénale devient un théâtre moral où l’État rejoue sa légitimité à travers la mise à mort.
L’autoritarisme adaptatif : la “libéralisation gérée” version iranienne
Derrière cette apparente schizophrénie se cache une logique politique parfaitement cohérente. Les chercheurs de la Carnegie Endowment ou de la RAND Corporation décrivent ce type de régime sous le concept de managed liberalization — la libéralisation contrôlée.
Le principe est simple : concéder de petites libertés sociales pour relâcher la pression populaire, tout en consolidant le cœur coercitif du pouvoir.
En Iran, l’abandon partiel de l’obligation du hijab illustre ce mécanisme. Le Parlement n’a pas abrogé la loi : il a simplement cessé de la faire appliquer. Le régime ne réforme rien — il redistribue ses ressources répressives. Là où la police morale se retire, la justice et les services de renseignement avancent.
La levée des interdits vestimentaires sert donc de leurre. Derrière la tolérance nouvelle se déploie une surveillance accrue : arrestations pour “espionnage”, multiplication des procès pour “menace à la sécurité nationale”, prolifération de dispositifs numériques de suivi. C’est une mutation du contrôle, non sa disparition.
La peine de mort, langage du pouvoir et rituel de peur
Dans l’histoire de la République islamique, chaque pic d’exécutions correspond à un moment de crise politique.
En 1988, à la fin de la guerre Iran-Irak, le régime, ébranlé par la lassitude sociale, a massacré entre 4 000 et 5 000 prisonniers politiques.
En 2009, au lendemain du Mouvement vert, des dizaines de militants et de journalistes ont été pendus pour “inimitié envers Dieu”.
En 2022-2023, la colère née de la mort de Mahsa Amini a conduit à une nouvelle vague d’exécutions, souvent publiques, à visée exemplaire.
Chaque fois, la peine capitale a servi de rituel d’expiation collective, un langage symbolique par lequel le régime tente de réaffirmer sa domination morale.
Le cru 2025 ne fait pas exception. Derrière les statistiques, on lit la peur : celle d’un pouvoir qui doute de lui-même, qui sent la foi s’éroder dans les rangs de ses propres partisans, et qui remplace la conviction par l’intimidation. Quand un État doit sans cesse prouver qu’il peut tuer, c’est qu’il n’est plus certain de pouvoir convaincre.
Une économie en lambeaux, un peuple à bout
Sur le plan économique, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon le FMI, l’inflation frôle les 41 % en 2025, les revenus réels ont chuté d’un quart en cinq ans et le chômage des jeunes dépasse 23 %.
L’économie dite de résistance — cette stratégie d’autarcie fondée sur la substitution aux importations et les échanges limités avec la Russie, la Chine ou le Venezuela — ne produit ni croissance ni stabilité. Elle fabrique du ressentiment et du désespoir.
Face à ce vide économique, la peur devient le dernier instrument de cohésion. Quand il n’y a plus de prospérité à promettre, le pouvoir ne peut offrir que la certitude de punir.
Un Iran sans peur : la société avance, le régime recule
Pourtant, dans les rues de Téhéran, une autre réalité s’impose, plus silencieuse mais tout aussi révolutionnaire. Des femmes sortent tête nue, conduisent, dansent lors de fêtes privées. Les policiers détournent le regard. La désobéissance s’est banalisée, presque institutionnalisée.
« Je ne porte plus le voile depuis six mois, raconte une jeune médecin. Au début, nous avions peur, puis nous avons pris l’habitude. Les autorités semblent épuisées. »
Ces gestes quotidiens, anodins en apparence, constituent la véritable révolution iranienne — une révolution sans slogans.
Même le président réformateur Massoud Pezeshkian, en suspendant l’application de la loi sur le hijab, a admis implicitement l’impasse : le pouvoir ne peut plus gouverner contre la société. La loi existe toujours, mais la réalité sociale l’a déjà vidée de sens.
Le double jeu du régime : peur et séduction
En tolérant un relâchement moral tout en multipliant les exécutions, la République islamique joue une partition à deux voix : celle de la peur et celle du leurre. La peur paralyse, la séduction désarme. L’une empêche la révolte, l’autre éteint la colère.
Ce mécanisme de contrôle psychologique — simultanément répressif et permissif — est la marque des régimes autoritaires en phase de fatigue historique.
Sous les airs d’une société qui respire, c’est en réalité un État essoufflé qui vacille, cherchant son équilibre entre le sabre et l’illusion.
Et si la peur commence à s’émousser, si la jeunesse iranienne apprend à vivre comme si elle était déjà libre, alors la mécanique de la terreur ne suffit plus.
L’Iran de 2025 n’est pas encore sorti de sa nuit, mais la nuit, déjà, n’est plus totale.
La paranoïa de l’espionnage : un instrument de mobilisation intérieure
Après la guerre-éclair de douze jours menée contre Israël et les États-Unis en juin 2025, l’Iran est entré dans une phase inédite de mobilisation interne, non plus fondée sur la ferveur idéologique, mais sur la peur. Ce conflit, déclenché à la suite d’une série de frappes sur des sites du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) et de représailles iraniennes visant des infrastructures israéliennes, s’est soldé par une défaite militaire. Mais à Téhéran, le pouvoir l’a narré comme un épisode de « résistance héroïque », un acte de bravoure censé prouver la résilience de la République islamique.
À peine le cessez-le-feu signé, une nouvelle campagne d’arrestations a secoué le pays. En trois mois, plus de 21 000 personnes ont été interpellées pour « liens présumés avec des services de renseignement étrangers » — un record absolu. Universitaires, journalistes, entrepreneurs, membres d’ONG, voire officiers subalternes du CGRI : nul n’était à l’abri. Les autorités ont proclamé avoir démantelé « le plus vaste réseau d’espionnage de l’histoire de la République islamique », bien que la majorité des accusations reposât sur des hypothèses plutôt que sur des preuves tangibles.
Les analystes du RAND et du CSIS ont baptisé cette campagne de « populisme contre-espion » (counterintelligence populism) — une forme de mobilisation paranoïaque dans laquelle l’État fabrique l’image d’un siège permanent pour ressouder une société en crise autour d’un ennemi invisible.
L’ennemi intérieur comme ciment social
Cette fièvre sécuritaire servait deux fonctions essentielles.
D’abord, elle recréait l’unité autour d’un danger extérieur mythifié. Après la défaite, le régime, épuisé idéologiquement, devait détourner la colère populaire. Les « échecs » n’étaient plus imputés à la direction politique, mais à des « agents de l’étranger », infiltrés jusque dans les universités ou les médias. La télévision d’État, dans une mise en scène quasi stalinienne, diffusait en continu des confessions forcées, des reportages sur des « cellules dormantes » ou des « espions ordinaires » : médecins, ingénieurs, étudiants, présentés comme des marionnettes de la guerre psychologique menée par l’Occident. La critique devenait trahison, et le doute, une menace pour la sécurité nationale.
Ensuite, cette obsession du complot justifiait l’expansion des appareils coercitifs. Sous couvert de lutte contre l’espionnage, les pouvoirs du CGRI, du ministère du Renseignement (Ettela’at) et des comités religieux de sécurité furent considérablement élargis. Contrôles téléphoniques, fouilles numériques, filtrage des réseaux sociaux, interrogatoires arbitraires : la surveillance s’est institutionnalisée dans tous les aspects de la vie publique. Les répressions d’autrefois, légitimées au nom de la foi ou de la morale, se drapaient désormais des oripeaux technocratiques de la « sécurité nationale ».
Dans ce cadre, une nouvelle expression fit florès dans le discours officiel : « contre-espionnage culturel » — autrement dit, le contrôle des milieux intellectuels, universitaires et médiatiques sous prétexte de prévention idéologique.
La peur comme stratégie de gouvernance
Les chercheurs du CSIS décrivent ce phénomène par le concept de « narrative securitization » : quand le pouvoir ne se contente plus de répondre à la menace, mais la crée pour mieux orienter la perception publique. La peur devient ressource politique. En Iran, cette instrumentalisation de la menace a servi à réactiver le vieux réflexe d’unité nationale dans un pays où le récit révolutionnaire s’est usé jusqu’à la corde.
Mais, dès l’automne 2025, la mécanique s’est grippée. Trop de faux coupables, trop d’arrestations absurdes. Des professeurs arrêtés pour un article jugé « ambigu », des ingénieurs accusés d’espionnage pour avoir assisté à une conférence à Dubaï, des étudiants surveillés pour une plaisanterie postée sur Telegram. Dans les universités, la suspicion a remplacé la confiance : les enseignants craignent leurs assistants, les fonctionnaires, leurs collègues, et chacun se méfie du silence de l’autre.
Cette psychose collective a engendré ce que des observateurs iraniens appellent déjà le “syndrome de l’ennemi intérieur” — un état de paranoïa systémique où le régime ne distingue plus l’opposant du simple citoyen. Dans une autocratie vieillissante, c’est le signe d’une perte de maîtrise : lorsque l’État combat non plus des adversaires, mais ses propres ombres.
En transformant la peur en instrument central de sa gouvernance, le pouvoir iranien a fracturé le socle de la confiance, ce ciment vital pour toute société assiégée économiquement et diplomatiquement. Le populisme contre-espion a certes renforcé, un temps, le contrôle, mais il a détruit la cohésion nationale. À force de traquer des ennemis imaginaires, la République islamique s’est mise à se consumer elle-même.
La faillite hydrologique : quand la soif devient politique
Une autre menace, bien plus profonde que la peur, ronge désormais l’Iran : le vide de ses nappes phréatiques.
Selon l’Institut des ressources en eau de l’ONU, le pays a franchi le seuil du hydrological bankruptcy — la faillite hydrologique. Autrement dit, la quantité d’eau disponible est durablement inférieure à la demande, et les réserves naturelles ne se renouvellent plus.
Ce désastre n’a rien de naturel : il est produit par des décennies de mauvaise gouvernance. Plus de 90 % de l’eau consommée en Iran est absorbée par un secteur agricole archaïque, fondé sur l’irrigation de cultures dispendieuses — riz, canne à sucre, thé, melon — jadis symboles de la souveraineté alimentaire, aujourd’hui emblèmes d’un suicide écologique. Le pompage massif des nappes, l’abandon des systèmes traditionnels de qanats et le forage incontrôlé ont asséché les provinces les plus fertiles, accélérant l’avancée du désert.
Depuis le début des années 2020, le déficit hydrique augmente de 7 à 10 % par an. D’après la Banque mondiale, d’ici 2030, les ressources en eau disponibles tomberont sous la barre des 500 m³ par habitant et par an — le seuil critique au-delà duquel un pays ne peut plus subvenir à ses besoins sans importations massives. Déjà, ce volume n’excède guère les 1 000 m³, et chute année après année.
L’eau, nouveau front de la contestation sociale
Dans les provinces périphériques — Sistan-Baloutchistan, Khouzistan, Yazd —, l’eau est devenue une cause d’émeutes. Ce qu’on appelait naguère les protestations de l’eau (water protests) a glissé du terrain économique au politique.
Leur danger pour le régime tient à leur nature : elles ne naissent pas d’un slogan, mais d’un robinet vide. La soif n’est pas idéologique, elle est immédiate.
Et quand, en 2024-2025, les coupures d’eau ont atteint Téhéran, le choc a été immense. Dans une capitale déjà laminée par l’inflation et la dépréciation du rial, la pénurie d’un bien vital a pris valeur de symbole : l’État, omniprésent dans la morale, se révélait incapable d’assurer la survie matérielle.
Pour les élites du pouvoir, reconnaître la gravité du désastre reviendrait à admettre la faillite de tout le credo de la résistance economy — cette doctrine d’autarcie érigée en vertu patriotique depuis les années 2010.
Le mythe de la souveraineté agricole — produire son propre riz, son sucre, son thé — s’effondre devant la réalité des puits asséchés.
Quand la nature défie le pouvoir
Le drame de l’eau est plus qu’une crise écologique : c’est une crise existentielle du régime. L’idéologie de la résistance, bâtie sur la promesse d’indépendance, se heurte à une évidence implacable — l’État ne contrôle ni la pluie ni le temps.
L’eau échappe à la propagande, ignore les décrets et se moque de la peur. Elle ne se discipline pas.
En ce sens, le déficit hydrique devient le miroir du déclin politique iranien : un régime qui prétendait dominer l’histoire se découvre impuissant face à la nature.
Et dans cette impuissance se lit peut-être la vérité ultime du pouvoir islamique : après avoir voulu gouverner les consciences, il perd jusqu’à la maîtrise des sources qui font vivre le pays.
Réformisme sans réforme : le paradoxe Pezeshkian
L’élection de Massoud Pezeshkian à l’été 2024 avait nourri, pour un bref moment, l’espoir d’un tournant. Après des décennies d’idéologie rigide et de gouvernance répressive, une partie des Iraniens — tout comme les chancelleries étrangères — y avait vu le signe d’un possible adoucissement du régime, sinon d’un dialogue retrouvé entre l’État et la société. Son profil de médecin, d’intellectuel et d’homme pondéré évoquait celui d’Hassan Rohani : même promesse d’ouverture, même illusion d’une « réforme sans révolution ».
Mais quelques mois ont suffi pour que le malentendu se dissipe. La mécanique du pouvoir à Téhéran reste inchangée : la présidence n’est pas un centre de décision, mais un organe d’exécution. Le président iranien administre, il ne gouverne pas. La stratégie, la justice, les forces de sécurité, les Gardiens de la révolution, le Conseil des gardiens de la Constitution et le Conseil des experts demeurent sous la tutelle absolue du Guide suprême, Ali Khamenei. Pezeshkian évolue dans un cadre étroit — celui du contained reformism, le réformisme sous contrôle, où toute concession est calibrée, encadrée, immédiatement réversible.
Le réformisme sous tutelle : une vieille recette de survie
Ce n’est pas la première fois que la République islamique met en scène un « réformateur loyal ». Chaque fois que la pression sociale devient trop forte, le régime sort de son chapeau une figure rassurante, à la voix douce, au discours humaniste. Elle apaise les tensions, détourne la colère, redonne un vernis de dialogue. Mais ces présidents de respiration — Khatami hier, Rohani avant-hier, Pezeshkian aujourd’hui — restent des variables d’ajustement. Leurs marges d’action sont nulles ; leur mandat, un exutoire institutionnalisé.
Dès que l’un d’eux s’aventure au-delà de ce périmètre, la riposte est immédiate : arrestations d’activistes, vague d’exécutions, réactivation de la censure. La brève libéralisation du quotidien — tolérance accrue dans l’habillement, relâchement du contrôle moral, coexistence plus détendue dans les cafés — coïncide, ironie sinistre, avec le pic d’exécutions le plus élevé depuis vingt ans. C’est la logique interne du système : chaque soupir de liberté appelle une démonstration de force.
Le pouvoir iranien obéit à un principe de stabilité compensatoire : la détente sociale n’existe que parce qu’elle est équilibrée par la violence judiciaire. La peur ne recule pas, elle se redistribue. Et cette synchronie — douceur en surface, dureté en profondeur — est la marque des régimes en déclin de légitimité.
Un président réduit à la fonction d’absorbeur de colère
Sous la rhétorique apaisée de Pezeshkian, la machine répressive tourne à plein régime. Dans les provinces kurdes et baloutches, les arrestations se multiplient ; les exécutions atteignent des records. Le président, en prônant « la guérison plutôt que la punition », n’est plus qu’un symbole désarmé, un fusible entre la société et le clergé. Il incarne ce que les sociologues appellent un relais de dissipation : un tampon chargé d’absorber le mécontentement sans en changer la cause.
L’« ère Pezeshkian » n’est donc pas celle de la réforme, mais celle de la mise en scène de la réforme. Le système montre ses limites non par excès de brutalité, mais par incapacité à se réinventer. Toute concession devient un aveu de faiblesse ; tout geste d’ouverture, une menace pour le dogme. C’est une République enfermée dans sa propre rhétorique de résistance, condamnée à alterner apaisement et terreur pour maintenir l’équilibre de la peur.
Un régime hybride en déclin
Selon Freedom House, l’Iran d’aujourd’hui appartient à la catégorie des hybrid declining regimes — ces régimes hybrides en décomposition où les institutions électives, parlementaires ou consultatives subsistent comme décor procédural, tandis que le vrai pouvoir se concentre dans un noyau militaro-religieux.
Dans un tel système, même le réformisme symbolique devient suspect : dialoguer, c’est déjà contester.
Ainsi, la rhétorique humaniste du président cohabite avec la logique punitive du régime, sans jamais l’ébranler. Le paradoxe Pezeshkian n’est pas celui d’un homme trop faible, mais celui d’un poste vidé de sens. Il n’incarne pas la réforme, il en joue le rôle.
Trois scénarios pour l’avenir iranien
L’Iran de 2025 se trouve à un carrefour stratégique : pris entre l’usure idéologique, la dégradation institutionnelle et la nécessité de s’adapter à un environnement international toujours plus hostile. Les lignes de fracture internes — inflation, pénurie d’eau, désenchantement moral — rendent tout changement périlleux. Trois trajectoires se dessinent, trois issues possibles à la crise de légitimité du régime.
1. Le scénario du statu quo contrôlé (probabilité : environ 60 %)
C’est l’hypothèse la plus vraisemblable. Le régime poursuit sa stratégie éprouvée de micro-ouvertures sociales compensées par une répression politique constante. Les appareils sécuritaires restent en état de mobilisation permanente ; la justice sert avant tout à maintenir la docilité, non à rendre le droit.
L’économie demeure engluée dans une stagnation chronique. Les sanctions occidentales, la corruption et la fuite des cerveaux étouffent toute relance. Mais les partenariats énergétiques avec la Chine et la Russie assurent au pays une respiration minimale — contrats pétroliers, livraisons militaires, soutien diplomatique dans les enceintes internationales. L’Iran continue de s’ancrer dans l’axe eurasiatique, contournant le dollar grâce à des circuits parallèles et un commerce de troc semi-clandestin.
Sur le plan social, la résignation domine. Après les grandes vagues de révolte, la population s’est repliée sur la survie individuelle. Les jeunes s’évadent dans le privé, les classes moyennes bricolent des revenus grâce à l’informel et à la diaspora.
Le régime, lui, reste fort dans la coercition, faible dans la gestion. C’est une stagnation sans effondrement, un temps suspendu que le pouvoir transforme en instrument de contrôle. L’immobilisme devient la politique d’État.
2. Le scénario de l’effondrement interne (probabilité : environ 25 %)
Ce scénario supposerait la convergence de plusieurs crises domestiques — économique, écologique et administrative — transformant la République islamique en un État à façade stable mais structurellement disloqué. L’Iran, déjà à court d’eau, voit se tarir ses nappes phréatiques, ses rivières et son agriculture. Le lac d’Ourmia agonise, les provinces centrales s’assèchent, les récoltes se raréfient. À cette pénurie vitale s’ajoutent une inflation galopante — plus de 40 % en 2025 — et un appauvrissement généralisé.
Les zones périphériques — Baloutchistan, Khouzistan, Kurdistan — sont les plus vulnérables. Pauvres, marginalisées et traversées par des tensions ethniques et confessionnelles, elles constituent les maillons faibles de l’unité nationale. Si les subventions venaient à se tarir, ces régions pourraient devenir les foyers d’une désintégration rampante, marquée par des émeutes locales, des sabotages, voire des affrontements armés isolés.
Un tel effondrement ne prendrait pas la forme d’une révolution, mais d’une lente désagrégation à la soviétique. La République islamique continuerait à brandir ses symboles — drapeaux, slogans, rituels — tandis que son appareil administratif s’enliserait dans le chaos. Les ministères cesseraient de fonctionner de manière coordonnée ; les forces de sécurité se replieraient sur la défense intérieure, abandonnant les frontières extérieures. L’Iran perdrait progressivement sa souveraineté effective, devenant dépendant de ses alliés — Chine, Russie — pour survivre économiquement et militairement.
Ce serait un État en survie organique : encore debout, mais vidé de substance, où la bureaucratie mime l’ordre pendant que la société se délite.
3. Le scénario de la transformation contrainte (probabilité : environ 15 %)
Moins probable, mais politiquement fascinant, ce scénario imagine un Iran acculé au réalisme. Sous la pression combinée d’un épuisement intérieur et de menaces extérieures — crise pétrolière, nouvelles frappes israéliennes ou américaines sur les sites nucléaires, concurrence accrue avec Riyad et Ankara —, l’élite pourrait être poussée à un aggiornamento pragmatique.
Cette évolution prendrait la forme d’un « néo-chinoïsme iranien » : un autoritarisme politique conservé, mais adossé à une libéralisation économique partielle et à une modernisation technologique.
Autrement dit, la République islamique conserverait le cadre théocratique tout en cherchant à le rendre rentable. Le pouvoir resterait centralisé, mais la rationalité économique reprendrait le dessus. Les investissements chinois, les partenariats énergétiques avec la Russie, et l’ouverture sélective à certaines filières technologiques deviendraient les instruments d’une mutation contrôlée — un passage de l’idéologie à la comptabilité.
Mais un tel virage exige deux conditions : la montée d’un consensus technocratique à l’intérieur du système et un choc extérieur majeur. Or, ni la première, ni le second ne semblent à portée. Le clergé redoute la dilution du dogme ; les Gardiens de la révolution voient dans toute réforme un affaiblissement de leur rente de pouvoir.
Ainsi, seule une crise d’ampleur — effondrement énergétique, défaite militaire ou révolte nationale — pourrait forcer le régime à se repenser pour survivre.
Conclusion : un régime qui gouverne par la peur et l’illusion
En 2025, la situation iranienne échappe aux catégories classiques d’« ouverture » ou de « durcissement ». L’explosion du nombre d’exécutions et l’assouplissement relatif des codes sociaux ne s’opposent pas : ils composent ensemble la stratégie de survie du régime.
Selon Iran Human Rights, plus de 1 900 exécutions ont été recensées cette année, dont plusieurs centaines de femmes et de mineurs. Les procès expéditifs, les aveux extorqués, l’absence d’appel : tout traduit une justice de démonstration.
La peine de mort, en Iran, n’est pas un verdict — c’est un message politique. Un rituel de domination qui dit : l’État détient le monopole de la peur.
Et pourtant, dans le même temps, Téhéran se montre étrangement tolérant dans la sphère privée. Les femmes circulent sans voile, les cafés mixtes se multiplient, les patrouilles de la police des mœurs se font discrètes. Le régime ferme volontairement les yeux : il troque la contrainte morale contre l’obéissance politique.
C’est une libéralisation tactique, un exutoire pour canaliser la frustration et prévenir une nouvelle vague de révoltes.
Cette dualité n’est pas une incohérence, mais une mécanique. La République islamique dose la peur comme on ajuste une soupape : réprimer là où le pouvoir se joue, tolérer là où il ne se joue pas.
Elle laisse à la société un espace d’adaptation, non de contestation.
Mais à long terme, ce calcul ronge ses fondations. Quand la violence devient un mode de gestion, elle cesse d’être un instrument politique pour devenir un symptôme de faiblesse. L’État ne gouverne plus, il neutralise. Il n’administre pas les crises, il les étouffe — jusqu’à l’asphyxie.
Le résultat est un paradoxe terminal : un régime qui semble tenir parce qu’il s’effondre lentement, un pouvoir qui conserve le contrôle parce qu’il a renoncé à l’inspiration.
L’Iran de 2025 n’est ni en révolution, ni en réforme : il survit dans un équilibre instable entre la terreur et le simulacre, entre la peur et la fatigue.
Mais l’histoire, en Iran comme ailleurs, a toujours fini par emporter les systèmes qui confondaient la stabilité avec la stagnation.