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Dans l’histoire contemporaine, certains symboles dépassent leur fonction première pour incarner des tournants géopolitiques : le mur de Berlin, la bombe atomique, le dollar ou le canal de Suez ont, chacun à leur manière, redessiné l’ordre mondial. À cette liste s’ajoute désormais un élément inattendu : la prison. Longtemps cantonnée à la sphère domestique et à la justice pénale, elle s’impose aujourd’hui comme un outil stratégique global, un levier d’influence internationale et un espace où l’État agit au-delà des cadres juridiques traditionnels.

Ce basculement ne relève pas d’un débat théorique, il s’opère sous nos yeux, dans les faits. Il prend forme dans une alliance singulière entre Washington et San Salvador — entre les États-Unis dirigés par Donald Trump et un petit pays d’Amérique centrale longtemps connu seulement pour sa guerre civile et ses maras. Nayib Bukele, président du Salvador, a proposé aux États-Unis un accord en apparence purement migratoire : accueillir des migrants expulsés du territoire américain et les enfermer, contre rémunération, dans l’immense complexe pénitentiaire CECOT. Mais derrière ce contrat se cache un projet autrement plus vaste.

Le Salvador devient ainsi le premier « hub pénitentiaire » international : une zone extraterritoriale où se croisent enjeux migratoires, sécuritaires, juridiques, économiques et idéologiques. Il ne s’agit pas seulement de répondre à un afflux de migrants clandestins ou à la montée du crime organisé. L’ambition est de bâtir une nouvelle architecture globale du contrôle, où souveraineté, frontières et droits humains verront leur rôle profondément redéfini, loin des dogmes libéraux de l’après-1945.

C’est cette mutation – la transformation de la prison d’un outil de sanction interne en un mécanisme de gouvernance mondiale – qui mérite aujourd’hui toute notre attention. Le Salvador n’est pas une anomalie : il est un prototype. Et la question cruciale qui se pose aux analystes comme aux décideurs est désormais claire : l’alliance Trump–Bukele inaugure-t-elle un nouveau modèle d’ordre mondial ? Et quelles seront les conséquences de la conversion du Salvador en plateforme pénitentiaire internationale sur le droit international et sur la gestion future des migrations ?

De Guantánamo à CECOT : la prison hors-la-loi comme technologie politique

Pour mesurer la portée de ce phénomène, il faut remonter à la genèse du concept de « prison extraterritoriale ». Celui-ci a émergé au début du XXIe siècle dans la pratique politico-militaire américaine, après les attentats du 11 septembre 2001. C’est à cette époque que Washington a créé sur la base de Guantánamo, à Cuba, une zone spéciale où les détenus n’avaient ni le statut de prisonniers de guerre, ni celui de civils. Cet espace échappait à la fois à la juridiction des tribunaux américains, aux Conventions de Genève et aux procédures juridiques ordinaires.

Guantánamo n’était pas seulement un camp pour suspects de terrorisme : c’était un laboratoire. On y expérimentait une forme de « vide juridique » dans lequel l’État agissait sans entraves, au nom de l’urgence sécuritaire. Malgré la vague de critiques et le discrédit jeté sur le droit international, Guantánamo a montré que face aux menaces transnationales, les États étaient prêts à inventer de nouveaux dispositifs de contrôle hors des cadres existants.

CECOT — gigantesque centre de détention inauguré en 2023 au Salvador — s’inscrit dans cette filiation, mais dans un contexte civil plutôt que militaire. Si Guantánamo visait les « ennemis extérieurs » de la guerre contre le terrorisme, CECOT est pensé comme un instrument de gestion des « menaces intérieures » devenues globales : migration illégale, criminalité organisée, bandes transnationales.

La rupture est saisissante : CECOT ne se limite pas aux condamnés. On y enferme aussi ceux dont la culpabilité n’a jamais été prouvée. Plus de 75 % des Vénézuéliens expulsés vers le Salvador n’ont aucun casier judiciaire aux États-Unis. Beaucoup sont détenus sur la base de simples soupçons : tatouages, style vestimentaire, publications sur les réseaux sociaux. Nous ne sommes plus dans le registre classique de la politique pénale, mais dans celui d’une détention préventive de masse, où l’État agit non plus sur des faits, mais sur des probabilités. La frontière entre innocence et culpabilité y devient floue, mouvante, redéfinie par le soupçon.

Le Salvador, laboratoire de la géopolitique carcérale

Petit pays d’Amérique centrale de 6,5 millions d’habitants, le Salvador était, il y a dix ans, l’un des plus dangereux au monde : en 2015, on y enregistrait 103 homicides pour 100 000 habitants, et les maras contrôlaient des pans entiers du territoire. L’État avait perdu le monopole de la violence.

L’élection de Nayib Bukele en 2019 a marqué un tournant. Le jeune président a lancé une guerre sans précédent contre les gangs : état d’exception prolongé, suspension des droits fondamentaux des détenus, incarcérations massives. Résultat : en cinq ans, le taux d’homicides a chuté de plus de 19 fois pour atteindre 1,9 pour 100 000 habitants. Mais ce succès a eu un prix : le Salvador est devenu une « nation-prison » où plus de 2,6 % de la population adulte est derrière les barreaux — un record mondial absolu.

CECOT est devenu l’emblème de cette nouvelle réalité. Conçu comme « centre de détention des terroristes », il peut accueillir jusqu’à 40 000 prisonniers. C’est un État dans l’État : pas d’avocats, pas de visites familiales, pas de promenades, pas de nuit — la lumière ne s’éteint jamais. On y enferme non seulement les membres des maras MS-13 et Barrio-18, mais désormais aussi les migrants expulsés des États-Unis.

Donald Trump et Nayib Bukele revendiquent ouvertement leur proximité politique. « On dit que nous avons enfermé des milliers de personnes, moi je dis que nous avons libéré des millions », a déclaré Bukele à Washington. « Vous croyez que je peux faire pareil ? », a lancé Trump en souriant. Cette boutade résume l’esprit d’une époque : l’incarcération de masse est présentée comme une libération de la société, et l’appareil pénitentiaire devient un outil exportable de politique étrangère.

Dans ce partenariat, le Salvador n’est pas un simple client, mais un acteur. Pour chaque migrant expulsé, Washington verse 20 000 dollars par an à San Salvador. C’est un nouveau modèle d’interaction : au lieu de construire ses propres centres de détention, l’Amérique externalise sa politique pénale. Hier, elle délocalisait ses usines. Aujourd’hui, elle délocalise ses prisons.

La migration, nouvelle forme de guerre

Pour saisir la logique de Trump, il faut comprendre que, dans sa vision du monde, la migration n’est pas un problème humanitaire mais une forme de guerre. Elle fragilise la stabilité interne, modifie la démographie, alimente la criminalité, érode l’identité. Et si c’est une guerre, les réponses doivent être d’ordre militaire : déportation, internement, isolement.

Au cours des dix dernières années, le nombre de Vénézuéliens aux États-Unis a explosé : plus de 900 000 selon le Bureau du recensement. Depuis 2018, ils sont les premiers demandeurs d’asile. Parmi eux, selon les autorités américaines, se trouveraient des membres du « Tren de Aragua », l’un des gangs les plus violents de l’hémisphère occidental, inscrit sur la liste des organisations terroristes de Washington.

Mais prouver l’appartenance à cette organisation est une tâche presque impossible. D’où l’évolution majeure : dans la politique migratoire de l’administration Trump, la présomption d’innocence cède la place à une présomption de dangerosité. Peu importe que la culpabilité soit démontrée — ce qui compte, c’est que l’individu puisse être lié à un gang. C’est ce qui justifie sa déportation et son enfermement.

Ce glissement déplace la politique migratoire vers un registre de sécurité préventive, très proche de la logique de la « guerre contre le terrorisme ». Si un terroriste potentiel peut être arrêté avant de passer à l’acte, pourquoi un gangster potentiel ne pourrait-il pas être enfermé avant de commettre un crime ? C’est là la transformation fondamentale : la migration cesse d’être une question de droit pour devenir une question de sécurité.

Un nouvel ordre mondial du contrôle : des frontières aux prisons

Le cas salvadorien illustre un basculement profond de l’architecture migratoire mondiale. Alors qu’à l’ère de la mondialisation des années 1990-2000 les États devaient composer entre impératifs économiques et obligations humanitaires, les priorités ont radicalement changé : les outils de contrôle strict et d’isolement passent désormais au premier plan.

Les frontières se font plus poreuses pour les capitaux et les technologies — et plus hermétiques pour les êtres humains. Mais le contrôle ne se limite plus à la ligne frontalière elle-même. Il s’étend au-delà, vers l’intérieur : dans les prisons, les camps, les centres de détention. Là se dessine un nouveau type d’espace : juridiquement indéfini, physiquement clos et politiquement piloté.

CECOT n’est déjà plus une prison au sens classique du terme. C’est un « nœud » dans un réseau en formation de zones pénitentiaires susceptibles d’être implantées hors du territoire national, financées par un État étranger et opérant en dehors de sa juridiction. Si l’expérience salvadorienne s’avère concluante, d’autres pays d’Amérique centrale, d’Afrique ou d’Asie du Sud-Est pourraient emboîter le pas. Des propositions pour créer des hubs similaires au Honduras, au Guatemala ou en Équateur circulent déjà.

Nous nous trouvons donc au seuil d’un nouveau système global où les prisons extraterritoriales ne seront plus l’exception, mais la norme. Dans ce schéma, les acteurs clés ne seront pas seulement les tribunaux ou les lois, mais aussi les gouvernements capables de se proposer comme « bailleurs de cellules » pour les détenus d’autrui.

Quand, en mars 2025, Donald Trump et Nayib Bukele échangent à la Maison Blanche quelques mots sur les « milliers enfermés » et les « millions libérés », ils ne se contentent pas d’afficher leur proximité politique. Ils formulent une nouvelle réalité : celle d’un monde où la prison n’est plus une institution interne, mais un instrument de gouvernance globale. Dans cette réalité, le détenu n’est plus seulement un criminel : il devient une marchandise, un élément d’échange, une variable de la politique internationale. Le Salvador, qui a déjà incarcéré 2,6 % de sa population adulte, devient ainsi un point nodal d’une « globalisation pénitentiaire » naissante.

L’économie de la détention : un calcul froid et rentable

La logique économique de ce processus est d’une simplicité redoutable. L’expulsion massive de migrants clandestins depuis les États-Unis a toujours buté sur deux obstacles majeurs : le coût et l’infrastructure. Héberger un détenu dans une prison fédérale américaine coûte en moyenne 42 000 dollars par an, alors que les établissements sont saturés et que la construction de nouveaux centres suscite l’hostilité des communautés locales et l’opposition des écologistes. Le Salvador propose une alternative : 20 000 dollars par an et par détenu dans un CECOT conçu sans souci des standards libéraux ni de la bienséance politique. À la clé : une économie de moitié et l’absence totale de risque politique intérieur.

Ce modèle pourrait faire école. Si Washington trouve au Salvador une solution pour se débarrasser de dizaines de milliers de migrants et de criminels indésirables, pourquoi ne pas signer des accords similaires avec le Guatemala, le Honduras, le Paraguay ou l’Équateur ?

C’est dans ce contexte qu’émerge ce que l’on pourrait appeler un « marché des détenus » — une nouvelle forme de business transnational dans lequel les pays du Sud global louent leurs capacités carcérales aux pays du Nord. Ce n’est pas de la science-fiction : selon la Banque mondiale, on compte aujourd’hui près de 11,5 millions de détenus dans le monde, dont près de 2 millions aux États-Unis. Le système pénitentiaire américain coûte chaque année plus de 80 milliards de dollars aux contribuables. Réduire ce fardeau par l’« externalisation des prisons » pourrait séduire les responsables politiques soucieux de maîtriser les dépenses publiques et de renforcer le contrôle intérieur. Aujourd’hui, il s’agit de quelques centaines de Vénézuéliens ; demain, ce pourraient être des dizaines de milliers de déportés expédiés vers le Salvador ou d’autres « paradis pénitentiaires ».

Le piège juridique : un vide qui menace l’ordre international

Mais l’enjeu dépasse l’économie. Le phénomène des prisons extraterritoriales ébranle les fondements mêmes de l’ordre international d’après-guerre, basé sur l’universalité des droits humains et la primauté du droit. Dans le système classique, un État est responsable du respect des droits des personnes qu’il détient ou déporte. En les transférant à la juridiction d’un autre État, il les soustrait en réalité à ses obligations. Cela crée une « zone grise juridique » unique, où les responsabilités se diluent et où, en apparence, « personne ne viole rien ».

L’exemple de CECOT en est l’illustration. Les autorités américaines affirment que les Vénézuéliens expulsés sont membres de l’organisation terroriste « Tren de Aragua ». Mais aucune preuve n’a été présentée, aucun procès n’a eu lieu, et les critères d’appartenance se réduisent souvent à la présence de tatouages ou à un style vestimentaire. Pourtant, une fois expulsés, ils se retrouvent dans une prison à régime perpétuel, sans accès à un avocat ni droit d’appel. D’un point de vue juridique, cela constitue une violation directe du Pacte international relatif aux droits civils et politiques ainsi que de la Convention contre la torture. Qui en répond ? Les États-Unis affirment qu’ils ne sont plus responsables, les déportés ayant quitté leur sol. Le Salvador soutient qu’il agit conformément à son droit interne. Résultat : un « limbo juridique » où l’on peut être emprisonné à vie sans jugement — et sans responsable.

C’est précisément ce vide juridique qui fait de CECOT un précédent dangereux. Si la pratique consistant à transférer des détenus vers des pays aux standards judiciaires plus souples devient courante, elle risque de bouleverser l’équilibre entre l’État et l’individu dans l’ordre mondial. Certains experts évoquent déjà la possibilité de créer des « zones pénitentiaires » gérées par des entreprises privées, ou de conclure des accords bilatéraux pour la détention de ressortissants étrangers. Dans ce scénario, la notion de souveraineté pourrait devenir un outil de contournement du droit international, et les droits humains, une variable dépendant de la volonté politique.

Une alliance idéologique contre l’ordre libéral

L’alliance Trump–Bukele repose autant sur une convergence d’intérêts que sur une vision du monde commune. Les deux dirigeants se présentent comme des adversaires du globalisme libéral, partisans de la « main forte » et des valeurs traditionnelles. Leur coopération incarne le manifeste d’une nouvelle droite désireuse de redéfinir la nature même du pouvoir étatique. Dans cette logique, les droits humains et les institutions internationales ne sont plus des valeurs universelles, mais des instruments imposés par les élites du Nord. En transformant le Salvador en « hub carcéral », Trump et Bukele démontrent qu’un ordre alternatif est possible : un ordre où l’État redevient un souverain absolu et où la sécurité collective prime sur les droits individuels.

La portée géopolitique de ce projet dépasse largement l’Amérique centrale. D’abord, il renforce l’influence américaine dans une région où elle avait reculé face aux ambitions chinoises et russes. Le Salvador devient un partenaire stratégique pour Washington en matière de sécurité et de politique migratoire, tandis que Bukele bénéficie d’un appui politique et financier. Ensuite, le projet CECOT pourrait servir de modèle à d’autres pays confrontés à des pressions migratoires. L’Europe, qui débat de la création de camps de réfugiés en Afrique du Nord, observe de près l’expérience salvadorienne. À Bruxelles, certains plaident déjà pour des accords avec des pays tiers prêts à accueillir des migrants en échange d’une aide économique.

Mais cette dynamique comporte un revers. L’usage des prisons comme outil de politique étrangère risque d’alimenter des tensions avec les pays dont les citoyens seront enfermés dans ces « prisons offshore ». Le Venezuela a déjà saisi l’ONU pour exiger la libération de ses ressortissants, dénonçant leur détention à CECOT comme illégale. Si la pratique se généralise, des conflits similaires pourraient éclater entre pays africains et européens, asiatiques et australiens. Une nouvelle forme de crises diplomatiques pourrait émerger — des « crises carcérales », où l’objet des négociations ne serait plus des territoires ou des ressources, mais le sort de milliers d’individus détenus sans procès.

Vers une géopolitique des flux humains

Le projet a aussi des effets internes. Les expulsions massives et l’externalisation des détenus peuvent renforcer les populistes aux États-Unis et en Europe, qui fondent leur discours sur la lutte contre l’immigration et la criminalité. Mais elles risquent aussi de radicaliser les communautés visées. Dans le cas du Venezuela, près de huit millions de personnes ont quitté le pays ces dernières années. Transformer une partie d’entre elles en « suspects sans procès » pourrait attiser l’anti-américanisme et renforcer les forces anti-occidentales dans la région.

À long terme, cette nouvelle architecture pénitentiaire pourrait devenir l’un des piliers du futur ordre mondial. Si, aux XIXe et XXe siècles, le contrôle des territoires et des routes maritimes était la clé de l’influence globale, au XXIe siècle, ce pourrait être celui des flux humains — migrants, réfugiés, détenus. La prison cesse alors d’être le dernier maillon de la chaîne judiciaire pour en devenir le premier. Elle n’est plus seulement la conséquence d’un crime, mais un instrument de prévention, non plus une sanction, mais une politique.

C’est cette transformation profonde qu’incarne l’alliance Trump–Bukele. Ils ne construisent pas seulement une prison : ils bâtissent un nouvel ordre mondial où les notions de liberté et d’enfermement seront redéfinies par la géopolitique autant que par la loi. Dans ce système, le Salvador n’est pas un simple acteur périphérique : c’est un laboratoire du futur, où l’État expérimente l’essence même du pouvoir. Et la question qui se pose à la communauté internationale n’est pas de savoir si ce modèle est humain ou inhumain. Elle est de savoir s’il deviendra la norme.

Si, au cours du premier quart du XXIe siècle, les thèmes dominants de la politique mondiale ont été le climat, la révolution numérique et les pandémies, les années à venir verront émerger un enjeu supplémentaire : l’architecture du contrôle des flux humains. Migration, démographie, sécurité et droit s’entrelacent désormais pour former l’ossature d’un nouvel ordre international. La transformation du Salvador en hub carcéral mondial n’est pas un événement local, mais le symptôme d’une mutation d’ampleur planétaire. Elle montre comment les États du Nord cherchent à gérer les risques en externalisant les aspects les plus sensibles de leur politique au-delà de leurs frontières.

D’ici 2030, trois scénarios majeurs se dessinent pour l’avenir de ce modèle — chacun porteur de ses risques, de ses opportunités et de ses conséquences à long terme. (à suivre)

Scénario 1 : l’institutionnalisation des hubs carcéraux

Le scénario le plus probable, et le plus cohérent politiquement, tient en une formule : la « matrice salvadorienne » se pérennise et change d’échelle. Si CECOT coche les cases — alléger nettement la pression sur le système pénitentiaire américain, afficher une baisse mesurable de la criminalité, donner à l’électorat la preuve d’une ligne migratoire dure — alors les accords de ce type se multiplieront. Des experts de l’OCDE estiment déjà qu’une vingtaine de pays du Sud disposent d’une capacité carcérale excédentaire et seraient prêts à la louer. En Amérique centrale : Guatemala, Honduras, Nicaragua ; en Amérique du Sud : Paraguay, Bolivie ; en Afrique : Ouganda, Rwanda ; en Asie : Philippines, Cambodge.

Dans cette trajectoire, émergera une nouvelle catégorie de coopération internationale : des accords pénitentiaires qui transfèrent à un État tiers non seulement des détenus, mais la charge entière de leur prise en charge. À la clef, une maille transnationale de prisons opérant hors des juridictions nationales et à l’abri des grandes conventions. Pour nombre de pays du Sud, c’est une source de devises et de capital politique ; pour les pays du Nord, un moyen d’« exporter » des fonctions hautement sensibles.

Les angles morts sautent aux yeux : incitations aux arrestations et déportations de masse, érosion des standards internationaux, et apparition d’une « diplomatie carcérale » où les détenus deviennent monnaie d’échange. L’idée, avancée par Bukele, d’échanger des Vénézuéliens expulsés contre des prisonniers politiques du régime Maduro illustre à quel point l’outil pénitentiaire peut, en un instant, basculer dans le registre purement politique.

Scénario 2 : fragmentation et régionalisation

Moins ambitieux, mais parfaitement plausible : la régionalisation du modèle. Dans cette version, les hubs carcéraux ne forment pas un réseau global, mais se déclinent par zones. Les États-Unis poursuivent le partenariat avec le Salvador et, à la marge, d’autres voisins d’Amérique centrale. L’Union européenne externalise une partie de sa politique de rétention en Afrique du Nord — Maroc, Tunisie, Égypte — pour y maintenir les migrants venus du Sahel et du Moyen-Orient. L’Australie durcit ses dispositifs offshore à Nauru et en Papouasie–Nouvelle-Guinée, et le Royaume-Uni ressort des cartons son projet de déportations vers le Rwanda.

Ce scénario est, en apparence, moins déstabilisant pour l’ordre international que l’institutionnalisation à grande échelle. Mais il grave dans le marbre une pratique à deux vitesses du droit. L’ONU et les juridictions régionales continueront de documenter les violations ; dans les faits, les États invoqueront la souveraineté pour s’en exonérer. Résultat : prolifération de conflits de compétence, de litiges sur l’extradition et le statut des détenus, et montée en puissance des accords bilatéraux au détriment des instruments universels.

La régionalisation charrie aussi un risque politique pour les pays-hubs : l’instabilité. Le Salvador a déjà connu des tensions internes liées à la détention de milliers d’étrangers. Si l’ampleur augmente, ces centres deviennent des cibles — d’émeutes, d’attaques, et de chantage politique. (à suivre)

Scénario 3 : résistance et contre-réaction

Enfin, il ne faut pas exclure un scénario de résistance, où la multiplication des prisons extraterritoriales provoquerait une riposte internationale. Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme dénonce déjà les expulsions sans jugement et la détention de migrants dans des conditions assimilables à de la torture. La Cour européenne des droits de l’homme examine plusieurs affaires liées au transfert de détenus vers des pays tiers sans garanties de respect de leurs droits. Si la pratique CECOT s’étend, la pression des instances internationales ne pourra que s’intensifier.

Une réaction politique est également envisageable. Des gouvernements de gauche ou libéraux en Amérique latine, en Afrique ou en Europe pourraient forger une coalition contre ce qu’ils qualifieraient de « néocolonialisme pénitentiaire », accusant les États-Unis et leurs alliés de transformer les pays du Sud en « décharges d’êtres humains ». Cette contre-offensive pourrait déboucher sur des propositions alternatives, comme la création de centres internationaux placés sous l’égide de l’ONU ou l’élaboration de nouvelles conventions régissant le transfert des détenus.

Cependant, ce scénario suppose un degré élevé de coordination internationale, difficile à atteindre dans un contexte de fractures géopolitiques croissantes. Il est donc plus probable que la réaction soit ponctuelle et limitée — ce qui laisserait la nouvelle architecture carcérale poursuivre sa croissance, certes sous les critiques.

Ce que révèlent les trois scénarios : un basculement irréversible

Qu’il s’agisse d’institutionnalisation, de régionalisation ou de résistance, les trois scénarios convergent sur un point : l’émergence d’une nouvelle architecture pénitentiaire sera l’un des axes structurants de la politique mondiale entre 2025 et 2030. Elle redéfinira l’équilibre entre sécurité intérieure et extérieure, bouleversera le droit international et remettra en question les concepts mêmes de droits humains et de souveraineté.

Pour les États, les institutions et le secteur privé, ce tournant représente autant de risques que d’opportunités. Les premiers devront être atténués, les secondes saisies — et cela nécessite une stratégie dès aujourd’hui.

Recommandations pour les États

– Élaborer des cadres clairs pour les accords pénitentiaires internationaux, incluant des garanties obligatoires : respect des droits des détenus, accès à une assistance juridique, mécanismes de surveillance internationale.
– Mettre en place des dispositifs nationaux de contrôle parlementaire et judiciaire sur le transfert de détenus vers l’étranger afin d’éviter les dérives et la politisation de ces accords.
– Intégrer la dimension pénitentiaire dans la politique étrangère, en particulier dans les relations bilatérales avec des pays où l’état des droits humains suscite des inquiétudes.

Recommandations pour les institutions internationales

– L’ONU et le Conseil de l’Europe devraient initier une nouvelle convention internationale sur la détention transfrontalière, fixant des normes minimales et définissant clairement les responsabilités des parties.
– La Cour pénale internationale et d’autres juridictions doivent élaborer des procédures pour traiter les violations commises dans des prisons extraterritoriales.
– Le FMI et la Banque mondiale devraient conditionner le financement des projets pénitentiaires dans les pays en développement au respect de standards juridiques et à des exigences de transparence.

Recommandations pour les entreprises et la société civile

– Les acteurs privés impliqués dans la construction ou la gestion des prisons doivent mettre en place des mécanismes de conformité alignés sur les normes internationales des droits humains.
– Les ONG et organisations de défense des droits doivent bâtir des coalitions transnationales chargées de surveiller les prisons extraterritoriales et d’exiger la transparence.

Vers un monde redéfini par la logique carcérale

Le monde qui se dessine de l’alliance Trump-Bukele sera un monde où la prison cessera d’être un domaine purement national pour devenir un pilier de l’architecture globale du pouvoir. Dans ce monde, les détenus franchiront les frontières aussi aisément que les capitaux ou les données. Dans ce monde, la souveraineté servira non seulement à protéger ses citoyens, mais aussi à enfermer ceux des autres. Et dans ce monde, les droits humains ne seront plus des garanties immuables, mais des objets de négociation.

La question essentielle n’est pas de savoir si l’on peut arrêter ce processus. L’histoire enseigne que les technologies de contrôle, une fois apparues, ne disparaissent jamais. La vraie question est de savoir si la communauté internationale saura bâtir un cadre qui transforme cet outil nouveau d’une menace en un levier. De la réponse dépendra le visage de l’ordre mondial au milieu du XXIe siècle.

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