Le printemps 2025 restera comme une date charnière dans les relations internationales. Le rétablissement des sanctions européennes et onusiennes contre l’Iran n’a pas seulement ravivé de vieilles rancunes : il a réouvert la boîte de Pandore d’un conflit latent qui, depuis une décennie, balance entre négociations avortées et escalades militaires.
Tout avait pourtant commencé, rappelons-le, avec l’accord de Vienne de 2015, ce fameux Plan global d’action conjoint (JCPOA). L’Iran acceptait alors de réduire drastiquement son programme nucléaire, sous contrôle de l’AIEA, en échange de la levée des sanctions qui étouffaient son économie. Pendant deux ans, le pari semblait tenir. Le commerce avec l’Europe triplait, le pétrole iranien retrouvait ses clients, et Téhéran respirait à nouveau.
Mais en 2018, Donald Trump, fidèle à sa stratégie du rapport de force, a dynamité l’accord. Les sanctions américaines sont revenues, plus dures encore. L’Europe a tenté de sauver la façade avec son mécanisme INSTEX, mais l’outil s’est révélé impuissant. Résultat : l’Iran a repris, pas à pas, l’enrichissement d’uranium. En janvier 2025, selon l’AIEA, Téhéran stockait plus de 5 500 kilos d’uranium enrichi, dont 180 kilos à 60 %. Autrement dit, à un « pas de géant » du seuil militaire, puisqu’il suffit d’un ajustement technique pour franchir les 90 %.
Le couperet des sanctions tombe à nouveau
Face à cette fuite en avant, Londres, Paris et Berlin ont fini par lâcher l’affaire. À l’été 2025, ils saisissent le Conseil de sécurité, enclenchant le mécanisme dit de « snapback ». Depuis le 1er octobre, les mesures sont tombées : actifs étrangers gelés, embargo pétrolier européen, interdiction d’exporter des technologies sensibles, et restrictions de visas pour l’élite iranienne.
Les protestations du président Massoud Pezeshkian et du ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi n’y ont rien changé. Le véritable maître du jeu, Ali Khamenei, a tranché : pas question de plier. Son discours d’octobre est sans ambiguïté : « L’Occident ne s’arrêtera jamais tant qu’il n’aura pas brisé l’Iran. Notre devoir est de renforcer notre puissance nucléaire et militaire. » Une phrase qui sonne comme l’acte de décès de toute reprise du dialogue.
Pis encore : au Parlement iranien, 71 députés exigent désormais d’ouvrir le débat, jadis tabou, sur l’acquisition de l’arme nucléaire. Une révolution politique silencieuse, car jusque-là, le régime affirmait que l’islam interdisait une telle arme.
Une économie asphyxiée
Mais derrière les rodomontades, l’économie iranienne saigne à blanc. Avec les sanctions, l’or noir – colonne vertébrale des revenus du pays – se retrouve piégé. L’Europe ferme la porte, la Chine et l’Inde réduisent leurs importations, et les circuits parallèles ne suffisent plus. Les réserves de devises fondent : 110 milliards de dollars en 2017, à peine 54 milliards en septembre 2025.
Le rial, lui, s’effondre sur le marché noir : 820 000 rials pour un dollar en septembre, contre 580 000 deux mois plus tôt. L’inflation explose, flirtant avec les 75 % selon des estimations indépendantes. Le panier alimentaire de base a quasiment doublé en un an. Résultat : plus de 400 protestations locales recensées cet été, de Téhéran à Tabriz en passant par Ispahan. Grèves d’enseignants, émeutes contre la cherté de la vie, blocages d’usines pétrochimiques.
Le régime a choisi la manière forte. Depuis juillet, un quasi-état d’urgence militarisé : checkpoints, contrôles de téléphones, arrestations massives. Six mille personnes arrêtées en trois mois, selon les ONG. Les provinces azéries, réputées frondeuses, subissent la répression la plus féroce, avec fermetures d’écoles et rafles quotidiennes.
Les fissures du pouvoir
Le président Pezeshkian, élu sur une ligne de modération et de dialogue, est désormais politiquement carbonisé. Ses appels à relancer les négociations sont tournés en dérision par les conservateurs, qui hurlent à la trahison. Le pouvoir réel est entre les mains des Gardiens de la Révolution, tentaculaires : ils contrôlent l’armée, la répression, mais aussi une bonne partie de l’économie nationale.
La mort de trente généraux iraniens lors de la guerre éclair contre Israël, au printemps 2025, a bouleversé l’équilibre interne. Une génération de vétérans de 1979 a disparu, remplacée par des « généraux de cabinet », jugés moins aguerris, moins respectés. Les tensions internes entre faucons et pragmatiques s’aiguisent.
En parallèle, la propagande s’emballe. Après les bombardements israéliens, le régime a transformé les victimes civiles en outil de mobilisation : Israël présenté comme l’ennemi du peuple iranien tout entier, et non plus seulement du régime. Un récit qui, pour l’instant, contient la colère populaire. Mais pour combien de temps encore ?
Un compte à rebours vers l’affrontement ?
La question n’est plus de savoir si Israël frappera, mais quand. Depuis des années, l’État hébreu martèle qu’il ne laissera jamais l’Iran franchir le seuil nucléaire. Les signaux envoyés par Téhéran – accumulation d’uranium, militarisation partielle, rhétorique belliqueuse – nourrissent l’idée d’un point de non-retour.
D’un côté, un Iran acculé, étranglé par les sanctions, qui joue sa survie stratégique. De l’autre, un Israël décidé à ne pas revivre un « second Auschwitz » nucléaire. Entre les deux, une communauté internationale divisée, où Washington, sous Donald Trump, souffle le chaud et le froid, et où l’Europe, engluée dans ses propres contradictions, peine à se faire entendre.
La spirale est en marche. Et si personne ne trouve le moyen de casser le cercle vicieux des sanctions, de la répression et de la fuite en avant nucléaire, le Moyen-Orient pourrait bien basculer dans une guerre ouverte dont les conséquences dépasseraient de loin ses frontières.
Un Moyen-Orient sous haute tension : l’Iran face à l’étau international
Washington serre la vis
Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, en janvier 2025, a marqué un tournant brutal dans la stratégie américaine vis-à-vis de l’Iran. Dès février, le ton était donné : « Nous ne permettrons jamais à l’Iran de se doter de l’arme nucléaire. S’ils pensent pouvoir tromper le monde, ils se trompent lourdement », lançait-il.
En juillet, la sanction économique est tombée comme un couperet : 100 % de droits de douane sur tout baril de pétrole iranien, qu’il passe par des filières officielles ou par des circuits parallèles. Une mesure synchronisée avec les sanctions européennes, qui a transformé l’étau financier en quasi-blocus.
Parallèlement, le Pentagone muscle son dispositif. La base d’Al-Udeid au Qatar, celles du Koweït, de Bahreïn ou encore des Émirats arabes unis sont mises en alerte maximale. En août, le USS Gerald R. Ford et son groupe aéronaval jettent l’ancre dans le Golfe : un message sans ambiguïté adressé à Téhéran.
L’administration Trump applique sa recette éprouvée : pression maximale, isolement diplomatique et démonstration de force, tout en laissant entrouverte une fenêtre de négociation. Mais cette porte de sortie est conditionnée à un renoncement pur et simple de l’Iran à tout enrichissement d’uranium au-delà de 5 %. Autant dire une reddition.
Israël, la ligne rouge
Si Washington cherche à maintenir une façade diplomatique, Tel-Aviv ne se cache plus. Benjamin Netanyahou l’a répété au printemps : « Nous ne laisserons pas l’Iran devenir une puissance nucléaire. Et s’il faut agir seuls, nous agirons. »
Entre mars et avril, l’aviation israélienne a frappé plusieurs sites des Gardiens de la Révolution, faisant plus de trente victimes parmi leurs généraux et détruisant des dépôts de missiles à Ispahan et Kermanshah. Le Mossad, de son côté, multiplie les opérations clandestines : en juin, deux scientifiques nucléaires sont assassinés à Natanz ; en juillet, une cyberattaque paralyse les systèmes de contrôle de l’usine de Fordo.
En septembre, Netanyahou franchit un pas supplémentaire : « Chaque jour perdu face à la menace nucléaire iranienne est une menace existentielle pour Israël. » Le message est clair : Israël se réserve le droit d’un coup préventif, même si ses alliés occidentaux s’orientent vers des négociations.
Pékin entre deux feux
La Chine, premier client du pétrole iranien (près de 900 000 barils/jour avant les sanctions), se retrouve piégée entre ses intérêts énergétiques et sa rivalité commerciale avec Washington. Officiellement, Pékin « regrette » la reprise des sanctions, mais promet de « respecter » toute décision validée par le Conseil de sécurité de l’ONU.
Dans les faits, le robinet se ferme : dès août, les importations de brut iranien chutent de 40 %. Pékin diversifie à marche forcée ses approvisionnements, multipliant les contrats avec Riyad et Moscou. Pour Téhéran, c’est un coup de massue : la Chine, poumon vital de son économie, s’éloigne.
Moscou, allié ambigu
La Russie, elle, joue une partition à double face. Officiellement, elle condamne la réimposition des sanctions et défend son partenaire iranien en Syrie. Mais la réalité est plus prosaïque : Moscou, sous sanctions occidentales, doit elle-même écouler son pétrole. Résultat, en septembre 2025, les exportations russes vers la Chine atteignent un record de 2,5 millions de barils par jour, évinçant encore un peu plus l’Iran du marché asiatique.
Le Kremlin, en coulisses, n’a aucun intérêt à voir Téhéran s’imposer comme concurrent sur le terrain énergétique. Quant à la question nucléaire, Moscou adopte une posture prudente, appelant Téhéran à « rester dans des limites raisonnables ». En d’autres termes : soutien verbal, mais concurrence réelle.
Les monarchies du Golfe en ordre de bataille
À Riyad, la nouvelle des sanctions est accueillie avec satisfaction. L’Arabie saoudite, qui perçoit l’Iran comme son rival stratégique, applaudit toute mesure visant à brider ses ambitions. En juillet, son ministre des Affaires étrangères l’affirmait sans détour : « Nous soutiendrons toute initiative qui empêche l’émergence d’une menace nucléaire. »
Les Saoudiens renforcent aussitôt la défense de leurs infrastructures pétrolières, avec l’appui américain. En août, Washington et Riyad signent un accord pour déployer des systèmes antimissiles Patriot et THAAD sur les côtes du Golfe. Bahreïn et les Émirats emboîtent le pas, tandis que le Koweït et le Qatar adoptent une prudente réserve, réduisant néanmoins leurs échanges avec Téhéran.
La Turquie sur une corde raide
Ankara, pour sa part, marche sur des œufs. Ses liens commerciaux avec l’Iran restent importants — 12 milliards de dollars d’échanges en 2024, surtout dans l’énergie. Mais Recep Tayyip Erdogan ne veut pas risquer de se mettre sous le feu des sanctions occidentales.
En août, il résume sa ligne : « Nous sommes contre les sanctions, mais aussi contre la prolifération nucléaire. La Turquie défendra ses intérêts nationaux et la stabilité régionale. » Concrètement, Ankara maintient ses échanges avec l’Iran, mais commence à les libeller en monnaies locales, tout en augmentant ses importations de gaz azéri afin de réduire sa dépendance.
Un marché pétrolier sous contrôle relatif
À la différence des années 2010, le marché pétrolier mondial absorbe aujourd’hui bien mieux les chocs iraniens. Après un bond de 15 % cet été, les prix sont retombés dans leur couloir habituel : 66-67 dollars pour le Brent, 62-63 pour le WTI. La surproduction ailleurs — Russie, Arabie saoudite, États-Unis — compense la perte des volumes iraniens.
Mais le nerf de la guerre se déplace : ce ne sont plus tant les prix bruts que les coûts logistiques et assurantiels qui flambent. Chaque alerte en mer Rouge, chaque rumeur sur Ormuz fait grimper les primes d’assurance maritime. Les armateurs préfèrent rallonger leurs routes et payer plus cher que courir le risque d’une frappe ou d’un sabotage.
Pour l’Iran, la situation vire au cauchemar : ses barils se vendent au rabais, avec un discount de plusieurs dizaines de dollars par rapport au Brent. Les devises s’évaporent, les caisses de l’État se vident. Ses deux grands clients, Chine et Inde, réduisent la voilure. Téhéran s’enfonce inexorablement dans l’économie de l’ombre : troc, intermédiaires douteux, accords occultes.
Téhéran sous tension : le pouvoir verrouillé, la société sous étouffoir
Un État aux mains des militaires
En 2025, le cœur de la machine iranienne est clair : la décision sur le nucléaire et la défense est concentrée entre les mains du Guide suprême et des Gardiens de la révolution (CGRI). Le président Massoud Pezeshkian, lui, reste une figure de façade : il peut multiplier les appels au dialogue, mais l’essentiel du pouvoir se trouve ailleurs. La perte de trente généraux lors de la « guerre des douze jours » n’a pas ébranlé le système ; au contraire, elle l’a rendu plus docile. Les nouveaux promus, redevables à la hiérarchie, se révèlent d’une loyauté sans faille.
Depuis ce conflit, l’Iran vit dans un état de quasi-loi martiale : arrestations massives, perquisitions arbitraires, lois anti-espionnage brandies comme des armes politiques, condamnations à mort qui se multiplient. À court terme, la peur fonctionne comme un ciment. Mais derrière ce vernis de stabilité, l’usure sociale progresse, le mécontentement s’accumule en silence.
Réformateurs sans marges
Pour les réformistes comme Pezeshkian ou Hassan Rohani, le seul levier encore imaginable n’est pas diplomatique mais social : médicaments subventionnés, aides alimentaires, relance industrielle. Or, là encore, rien ne peut se faire sans l’aval des militaires. Chaque réforme se heurte à un veto implicite du CGRI, qui veille à ne rien céder de son pouvoir économique et politique.
La bombe à portée de main
Techniquement, Téhéran a franchi une ligne inquiétante : près de 9 300 kilos d’uranium enrichi sont désormais stockés, dont une part substantielle à 60 %. Le passage au seuil militaire de 90 % n’est plus qu’une affaire de mois. Les frappes israéliennes ralentissent la cadence, mais n’arrêtent pas la dynamique. Si une décision politique est prise, l’Iran peut accélérer brutalement et franchir le Rubicon nucléaire.
Les déclarations belliqueuses des anciens commandants du CGRI sur une guerre simultanée contre Israël et les États-Unis ne sont pas que de la rhétorique. Ce sont des signaux calibrés, destinés à dissuader, à faire grimper la facture stratégique de toute intervention. Mais ce jeu dangereux augmente aussi le risque d’erreur de calcul, d’engrenage involontaire.
Trois scénarios sur la table
Premier scénario : le statu quo sanglant. L’Iran poursuit son enrichissement, subit les sanctions, encaisse les frappes, réprime ses citoyens.
Deuxième scénario : une « mini-détente » par le bas, limitée à des arrangements techniques — par exemple des corridors humanitaires contre des concessions marginales.
Troisième scénario : l’accident stratégique, une frappe malencontreuse sur une base américaine ou un tanker, qui mettrait le feu aux poudres et entraînerait une escalade régionale incontrôlable.
La solidité fragile du régime
À court terme, la mécanique répressive tient. Le consensus sécuritaire, bâti sur la peur et la discipline, maintient le régime debout. Mais à moyen terme, l’économie exsangue, l’inflation galopante, la corruption endémique et la déliquescence de l’administration minent la durabilité du système. Dans quelques années, le pouvoir devra choisir : rationaliser ou radicaliser.
Le paradoxe du moment est cruel. Le monde, désormais habitué à la menace iranienne, s’est « immunisé » : les marchés pétroliers se stabilisent plus vite, la logistique internationale s’adapte, Pékin et d’autres trouvent des alternatives. Mais pour Téhéran, l’isolement se fait plus suffocant, et les marges de manœuvre s’amenuisent.
Une crise locale devenue globale
Le dossier iranien n’est plus une simple question régionale : c’est une pièce à part entière de l’instabilité mondiale. Chaque enrichissement d’uranium appelle une sanction, chaque sanction provoque une répression, chaque répression nourrit la colère sociale. Et ainsi la mécanique s’auto-entretient.
Trois trajectoires s’esquissent : une poursuite du bras de fer à bas bruit ; une parenthèse diplomatique étroite, fragile, à la merci du moindre incident ; ou l’éclatement d’un nouveau conflit ouvert, aux conséquences régionales et mondiales.
Quel que soit le chemin, une chose est acquise : l’Iran n’est plus seulement l’affaire des chancelleries du Moyen-Orient. Il est devenu l’un des épicentres de l’ordre mondial instable qui se dessine sous nos yeux.