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Washington vient de dégainer un texte que certains qualifient déjà de tentative la plus ambitieuse depuis des décennies pour briser le cercle infernal du conflit israélo-palestinien. Derrière le titre sobre – « Plan global pour mettre fin au conflit à Gaza » – se cache le résultat de mois de tractations discrètes, de négociations feutrées et de gymnastique diplomatique à huis clos. Mais surtout, c’est l’expression d’une lassitude universelle : celle du monde entier face à l’interminable hécatombe, à cette mécanique infernale où chaque mort justifie une nouvelle riposte, où la violence s’est installée comme seul langage.

Le « plan Trump » n’a rien d’une déclaration d’intentions. C’est une feuille de route chirurgicale, pensée comme le protocole d’une opération vitale. Car Gaza, aujourd’hui, ce n’est plus qu’un champ de ruines : 70 % du parc immobilier réduit en poussière, une population privée d’eau et d’électricité, une économie consumée jusqu’à la moelle. C’est dans ce désert de désespoir que Washington a voulu dessiner les contours d’un futur possible, articulé autour de trois piliers.

Premier pilier : déradicaliser et démilitariser
Objectif affiché : éradiquer totalement l’arsenal militaire du Hamas et des factions armées, organiser un désarmement encadré, proposer une amnistie à ceux qui rendent leurs armes, et offrir une issue sécurisée aux combattants décidant de quitter l’enclave. Au-delà de l’aspect militaire, le geste se veut symbolique : fermer une ère où la mitraillette dictait la grammaire politique de la région.

Deuxième pilier : une gouvernance de transition technocratique
À Gaza, il s’agirait d’installer un comité provisoire, apolitique, chargé d’assurer les fonctions vitales – eau, électricité, santé, services communaux. Un « gouvernement des compétences » appelé à redonner souffle aux villes exsangues. À la manœuvre, un « Conseil de la paix » présidé par Donald Trump lui-même, épaulé par des Européens et des représentants du monde arabe. Les Américains avancent même le nom de Tony Blair comme figure pivot. Une façon de diluer les responsabilités, d’éviter qu’une seule partie impose son ordre, et de garantir une responsabilité collective sur l’avenir de l’enclave.

Troisième pilier : garanties régionales et bouclier international
Le plan prévoit le déploiement de Forces internationales de stabilisation (ISF) pour sécuriser la zone, former une nouvelle police palestinienne et éviter tout retour au chaos. Cette mission agirait comme un rempart derrière lequel les habitants de Gaza pourraient, pour la première fois depuis des décennies, respirer sans crainte et se projeter vers demain.

En somme, la feuille de route se veut un pont dressé sur trois arches : sécurité, gouvernance, garanties. Aucune n’est suffisante seule, mais ensemble elles pourraient soutenir le poids de la reconstruction et esquisser une nouvelle réalité.

Les zones d’ombre
L’architecture du texte soulève néanmoins une série d’interrogations : la volonté politique sera-t-elle au rendez-vous ? Les acteurs régionaux accepteront-ils de jouer pleinement le rôle de garants ? La fragile trame de confiance survivra-t-elle aux pressions de la rue et aux réflexes revanchards ? Plus qu’un cessez-le-feu, le plan Trump se veut une tentative de réécrire l’histoire, de rompre avec le cercle vicieux du sang et de la vengeance, pour en faire l’opportunité d’un recommencement.

Le volet humanitaire et économique
L’administration Trump met en avant un principe clé : la reconstruction de Gaza doit passer par l’investissement et non par les circuits humanitaires classiques jugés inefficaces, tels que l’ONU ou le Croissant-Rouge. Le projet prévoit la création d’une zone économique spéciale, dotée d’avantages fiscaux et douaniers. Objectif affiché : attirer au moins 10 milliards de dollars d’investissements sur les trois premières années, dont la moitié promise par les monarchies du Golfe.

L’aide humanitaire, elle, se déploierait « en totalité », avec la remise en marche des réseaux électriques, hydrauliques et sanitaires. Dès les premières semaines suivant l’accord, cinq mille logements préfabriqués et hôpitaux de campagne devraient voir le jour. Fait crucial : le contrôle de la distribution des ressources relèverait des forces internationales de stabilisation et du comité provisoire, excluant les structures radicales locales.

Washington veut ainsi imposer une rupture : non pas livrer des camions d’aide au compte-gouttes, mais instaurer une véritable infrastructure gérée et monitorée, où chaque litre de carburant, chaque tonne de ciment ou chaque boîte de médicaments serait tracée.

L’équation politique et juridique
Le point 19 du document cristallise l’attention : il reconnaît le droit des Palestiniens à l’autodétermination, mais conditionne la reconnaissance d’un État indépendant à la création de « conditions adéquates ». Autrement dit, Washington tente de ménager la chèvre et le chou : concéder aux pays arabes le principe d’une solution à deux États, tout en rassurant Israël, qui refuse catégoriquement une reconnaissance immédiate de la souveraineté palestinienne.

Le texte apporte en outre une garantie : Israël ne pourra ni occuper ni annexer Gaza, et aucun déplacement forcé de population ne sera toléré. Ce point est capital : la peur d’une nouvelle « Nakba », d’un exode massif, fut l’une des causes majeures de l’embrasement arabe après les premières offensives israéliennes de 2023-2024.

Reste que la faille juridique saute aux yeux : le plan n’est pas adossé aux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU, bien qu’il s’y réfère implicitement. Une flexibilité assumée par Washington, qui y voit une marge de manœuvre, mais qui rend la mise en œuvre tributaire du bon vouloir des acteurs impliqués.

La réaction d’Israël : entre logique militaire et pression politique

La publication du plan Trump a provoqué une onde de choc en Israël. Officiellement, Benyamin Netanyahou, en visite à Washington, a salué « une base sérieuse pour un dialogue d’avenir ». Mais derrière cette façade diplomatique, le fossé s’est creusé au sein de l’establishment.

Selon le quotidien Maariv, le cabinet de sécurité est divisé. Autour de Yoav Gallant, le ministre de la Défense, certains plaident pour embrasser l’initiative américaine : la campagne militaire à Gaza s’enlise, les pertes quotidiennes s’accumulent et la pression internationale devient intenable. À l’opposé, les ultras du sionisme religieux et du parti Otzma Yehudit hurlent à la « capitulation devant le terrorisme ».

L’opinion publique n’est pas moins fragmentée. Un sondage de l’Israel Democracy Institute (septembre 2025) révèle que 52 % des Israéliens accepteraient un échange « otages contre cessation des hostilités », mais seulement 28 % se disent prêts à voir libérer 250 condamnés à perpétuité. En revanche, 60 % approuvent l’idée de forces internationales de stabilisation – à condition qu’elles incluent Américains et Européens, et pas uniquement des contingents arabes.

Pour Netanyahou, le dilemme est clair : il ne peut pas se passer de Donald Trump, redevenu l’allié politique et militaire numéro un d’Israël. Mais en même temps, il reste prisonnier d’une coalition où l’ultra-droite pèse lourd.

La perspective palestinienne : entre lueur d’espoir et scepticisme tenace

Du côté palestinien, l’accueil est à double vitesse. À Ramallah, Mahmoud Abbas, affaibli depuis 2023, saisit la balle au bond : il voit dans ce plan une occasion de reprendre pied. Le Fatah a laissé entendre qu’il soutiendrait une gouvernance technocratique de transition si celle-ci ouvrait la voie à un État unifié.

À Gaza, le ton est radicalement différent. Le Hamas admet en creux que sa survie politique est compromise. Mais comme l’a rappelé l’ancien député et officier de réserve Ofer Shelah dans la presse israélienne, « le Hamas raisonne toujours à long terme » et pourrait tenter un retour au pouvoir d’ici cinq à dix ans. Les services de renseignement israéliens estiment qu’en septembre 2025, l’organisation conserve encore de 10 à 20 000 combattants, dont certains déjà infiltrés dans les zones humanitaires.

C’est donc là que le bât blesse : le désarmement et l’amnistie constituent la partie la plus fragile du plan. L’expérience de 2014 l’a prouvé : même après des campagnes d’une extrême dureté, le Hamas avait réussi à reconstituer son arsenal en deux à trois ans.

Le monde arabe : un soutien prudent mais inédit

Le véritable test de solidité du plan réside dans la réaction des capitales arabes. Pour la première fois, un front aussi large que celui de la Turquie, de l’Arabie saoudite, de l’Égypte, du Qatar, de la Jordanie, des Émirats, du Pakistan et de l’Indonésie a publié une déclaration commune de soutien.

Ce texte insiste sur le retrait complet de l’armée israélienne, sur l’interdiction de tout déplacement forcé des Palestiniens et sur la nécessité d’assurer une aide humanitaire sans entraves. Surtout, il entérine noir sur blanc le principe de la solution à deux États – une revendication de longue date d’Ankara et de Riyad, qui accentuent depuis des mois leur pression sur Israël.

L’intérêt économique est évident : prendre part à la reconstruction de Gaza, c’est engranger du capital politique tout en ouvrant la porte à des marchés colossaux. Selon Bloomberg Middle East (septembre 2025), les Émirats et le Qatar ont déjà ficelé des enveloppes de trois milliards de dollars destinées aux projets d’infrastructures.

La situation humanitaire : l’automne 2025 en chiffres

Reste la réalité du terrain, qui parle d’elle-même :

– Plus de 38 000 morts depuis le déclenchement de la guerre, dont 40 % d’enfants, selon l’OCHA.
– Plus de deux millions de personnes privées d’accès régulier à l’eau potable.
– 75 % des établissements scolaires et universitaires détruits ou gravement endommagés.
– Électricité disponible trois à quatre heures par jour seulement.
– Une économie effondrée de 85 % par rapport à 2022.

Ces chiffres glaçants prouvent qu’aucune reconstruction n’est envisageable sans une intervention internationale massive. Mais la nouveauté du plan Trump, c’est d’articuler cette aide à des conditions politiques claires : désarmement, amnistie, gouvernance internationale. Une approche qui tranche avec la « Deal of the Century » de 2020 et les multiples initiatives avortées des décennies précédentes.

La dimension internationale

Le plan Trump ne s’est pas contenté d’agiter les lignes au Proche-Orient : il a suscité un concert de réactions aux quatre coins du globe. L’Union européenne, par la voix de Josep Borrell, a salué l’idée d’une force internationale de stabilisation, mais s’est insurgée contre la mise à l’écart de l’ONU, jugée illégitime. Londres, à l’inverse, joue la carte de l’alignement sur Washington : Downing Street a déjà fait savoir qu’il envisage sérieusement la participation de Tony Blair au « Conseil de la paix ».

Moscou et Téhéran, eux, ont haussé le ton. Le Kremlin a dénoncé « un plan qui tourne le dos aux résolutions du Conseil de sécurité et aux normes du droit international ». Quant aux Iraniens, ils accusent Washington de chercher à « sceller sa domination sur la région sous couvert de paix ».

Dans ce concert de positions, un pays se distingue : l’Azerbaïdjan. Bakou voit dans le texte une validation de ce qu’il défend depuis des années dans le Caucase du Sud : lier la sécurité, l’aide humanitaire et le développement économique dans une seule et même logique de stabilisation. C’est, pour les Azerbaïdjanais, le même fil conducteur qui a inspiré leurs projets énergétiques et infrastructurels à l’échelle régionale.

Trois scénarios sur la table

Derrière la mécanique bien huilée du document américain, tout dépendra de l’équation politique et militaire. Les experts esquissent trois trajectoires possibles.

Scénario optimiste. Israël et les Palestiniens s’accordent sur les conditions clés, le Hamas consent à remettre une part importante de ses armes, et les États arabes se mettent réellement en position de garants. Dans ce cas, dès 2026, Gaza pourrait entrer dans une phase de reconstruction massive, avec des forces internationales devenues partie intégrante de l’architecture sécuritaire régionale. La Banque mondiale estime que, dans cette hypothèse, le PIB de l’enclave pourrait croître de 15 à 20 % par an, réduisant graduellement le chômage endémique.

Scénario réaliste. Une mise en œuvre partielle. Les otages sont libérés, l’armée israélienne se retire, mais le Hamas garde des réseaux clandestins et une capacité de nuisance. Gaza reçoit de l’aide, mais la sécurité demeure précaire. Les forces internationales s’enlisent dans des affrontements sporadiques, un scénario qui rappelle furieusement le Liban post-2006, où le Hezbollah avait conservé son potentiel militaire malgré les accords.

Scénario négatif. Le Hamas rejette le deal, Israël claque la porte, et les pays arabes se contentent de belles déclarations. Dans ce cas, la guerre reprend de plus belle, sur fond de désillusion internationale. Israël serait soumis à une pression diplomatique inédite, et Donald Trump verrait menacée la plus ambitieuse initiative de politique étrangère de son second mandat.

Ce que cela change pour Israël

Pour Tel-Aviv, l’avantage du plan est limpide : il offre une sortie de crise sans humiliation apparente. Les otages sont libérés, les troupes se replient, et la responsabilité de Gaza bascule vers une mission internationale.

Mais pour les droites israéliennes, c’est tout l’inverse : quitter Gaza sans annihiler totalement le Hamas équivaut à une défaite. Ce ressentiment pourrait faire éclater la coalition de Netanyahou et précipiter le pays vers de nouvelles élections.

Sur le long terme, tout dépendra de la capacité des forces internationales à tenir la barre. Si Gaza retombe aux mains du Hamas dans cinq ou dix ans, la société israélienne vivra l’épisode actuel comme une erreur historique.

Ce que cela implique pour les Palestiniens

Côté palestinien, deux voies se dessinent.
La première : bâtir des infrastructures solides et avancer pas à pas vers l’État. Même si la reconnaissance officielle n’arrive pas tout de suite, la reconstruction de Gaza et sa réintégration avec la Cisjordanie pourraient jeter les bases d’une autorité politique unifiée.

La seconde : l’éternel risque de division. Le Hamas, loin de disparaître, chercherait à saboter l’administration provisoire. Résultat : un système de double pouvoir, entre technocrates et réseaux clandestins, piégeant la société palestinienne dans un conflit interne permanent.

Les ambitions des capitales arabes

Pour la première fois depuis longtemps, les pays arabes ne se contentent pas d’être spectateurs : ils se posent en garants. Riyad et Le Caire y voient une condition de leur propre stabilité intérieure, tant le chaos de Gaza rejaillit sur leurs sociétés.

Ankara, de son côté, entend transformer le plan en levier diplomatique : la Turquie veut jouer un rôle central dans la formation des forces de sécurité palestiniennes. Pour Doha, l’enjeu est d’ancrer son statut de médiateur incontournable. Quant aux Émirats, ils lorgnent sur les projets d’infrastructures, avec à la clé une manne financière et une influence politique accrues.

Contexte international

Le monde accueille le plan Trump avec un pragmatisme calculé.
– L’Union européenne se dit prête à participer, mais insiste pour maintenir un rôle central à l’ONU.
– La Russie et l’Iran y voient un instrument d’hégémonie américaine et s’apprêtent à tout faire pour saboter l’initiative.
– La Chine, fidèle à sa posture d’attente, propose de contribuer à la reconstruction des infrastructures, tout en se tenant à l’écart des dossiers sécuritaires.

Pour Washington, l’enjeu est colossal : un succès consacrerait le plus grand fait d’armes diplomatique du second mandat de Donald Trump. Un échec, en revanche, éroderait durablement la crédibilité des États-Unis comme médiateur au Proche-Orient.

Et maintenant ?

Les prochains mois tourneront autour d’une question brûlante : les otages. Si, dans les 72 heures suivant la signature d’un éventuel accord, ils sont libérés, la confiance pourra s’installer et les convois humanitaires seront débloqués. Si, au contraire, le Hamas temporise, Israël tiendra là le prétexte parfait pour relancer son offensive militaire. Les premières semaines d’application seront donc décisives, une période test où tout peut basculer.

Vu de Bakou, le texte suscite un intérêt particulier. Il illustre une approche chère à l’Azerbaïdjan : traiter en même temps sécurité, aide humanitaire et développement économique. C’est cette logique intégrée qui a guidé les grands projets énergétiques et de connectivité du pays dans le Caucase du Sud. Et la participation active des acteurs régionaux rend le plan plus robuste que les schémas dictés exclusivement par l’Occident.

Un projet à la fois audacieux et risqué

Le plan Trump sur Gaza n’est pas une énième déclaration solennelle tamponnée par la Maison Blanche. C’est une tentative de réécrire le récit même du conflit : arracher la trame du Proche-Orient à des carcans rouillés, et la retisser sur de nouveaux métiers. Pendant des décennies, l’ONU s’est contentée d’être le greffier des promesses trahies ; Washington propose aujourd’hui une « usine-pilote » d’un nouvel ordre régional, plus dur, plus pragmatique, mais potentiellement plus efficace.

L’image est parlante : il ne s’agit plus de continuer une vieille partie d’échecs, mais de déplacer l’échiquier, de redistribuer les pièces sur un plateau inédit. L’Amérique offre non pas un simple couloir humanitaire, mais une transformation politique placée sous la tutelle d’une force internationale où chaque sac de ciment, chaque kilowatt d’énergie sera corrélé à un changement institutionnel.

L’audace comme moteur

Les risques sautent aux yeux. Le Hamas ne s’efface pas d’un trait de gomme. La politique israélienne peut céder sous la pression des ultras. Les capitales arabes peuvent se lasser de financer à perte. Mais l’histoire est riche de ces instants où la hardiesse du projet faisait naître la dynamique du changement.

Si ce plan se réalise, ne serait-ce qu’à moitié, Gaza pourrait cesser d’être un cimetière d’espoirs pour devenir le laboratoire d’une nouvelle logique : non plus celle du siège et des représailles, mais celle de l’échange, du compromis, encadré de manière stricte mais réaliste.

C’est là que se joue l’intrigue : le Proche-Orient est peut-être à l’aube d’une ère où il sort enfin de la boucle infernale « guerre – cessez-le-feu – guerre ». Vingt articles, comme vingt clés, ouvrent une porte entrouverte par huit acteurs régionaux majeurs. Reste à savoir si le monde aura le courage de franchir le seuil – ou s’il choisira de laisser Gaza dans l’ombre, symbole d’une impasse sans fin.

L’histoire raffole des paradoxes. Il se pourrait bien que ce soit dans les décombres de Gaza que naisse une nouvelle matrice de règlement international. Toute la question est désormais de savoir si le monde osera aller au bout de cette audace.

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