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L’histoire du Proche-Orient est jalonnée de virages abrupts, de frontières tracées à la règle sur le sable, d’alliances nouées d’une poignée de main puis dissoutes par une phrase glissée dans un couloir, de guerres où la trêve ne fut qu’un souffle suspendu. Mais le 9 septembre 2025, la donne a basculé : Israël a frappé la direction du Hamas sur le sol qatari — dans un pays qui abrite la plus grande base américaine de la région et qui, depuis des années, servait de médiateur entre Jérusalem et le mouvement islamiste. Ce jour-là, le Moyen-Orient a entendu le clac sec d’un verrou qui se ferme : l’ancien ordre s’est éteint, un autre s’est imposé. Désormais, l’idée même de « sanctuaire » pour les mouvements armés et leurs parrains n’existe plus.

Un champ de bataille démultiplié

Cette attaque n’est pas un simple raid ciblé. Elle représente une révolution spatiale de la guerre : la ligne de front ne se limite plus à Gaza, elle s’étire jusqu’à Téhéran, de Beyrouth à Doha. Jusqu’alors, une règle tacite prévalait : ne pas toucher aux « zones de négociation », éviter de frapper dans des espaces saturés de présence américaine. Israël a brisé ce code implicite. Le nouveau credo est clair : « nous vous atteindrons où que vous soyez ». C’est ainsi que les officiels israéliens présentent leur opération, conçue comme un coup porté au « cerveau politique » du Hamas, hors du périmètre de Gaza.

Pourquoi Doha, et pourquoi maintenant ?

Le paradoxe qatari est connu : vitrine de médiation, havre pour des organisations que l’Occident et une partie du monde arabe taxent de terrorisme, mais en même temps allié des États-Unis, partenaire logistique indispensable pour les forces de la coalition. Depuis les années 1990, la base d’Al-Udeid concentre la puissance américaine : pistes, QG, aviation, nœud du CENTCOM. C’est le cœur battant de l’appareil militaire US dans la région. Frapper à Doha, c’est violer un tabou.

Le 9 septembre, des explosions secouent la capitale qatarie. Selon Reuters, la cible : les dirigeants du Hamas, dont Khalil al-Hayya. Doha a dénoncé un acte « lâche » et une « violation flagrante du droit international ». Du côté israélien, les sources insistent : l’opération visait la « direction politique ». Washington précise avoir été averti peu avant, sans donner ni aval ni coordination.

Israël s’inscrit dans une logique désormais rodée : la « décapitation », c’est-à-dire l’élimination des centres politico-opérationnels du Hamas hors de Gaza. Cette doctrine avait déjà trouvé ses précédents : le 31 juillet 2024, Ismaïl Haniyeh, chef du bureau politique du Hamas, tombait à Téhéran ; en février 2025, c’était au tour du leader du Hezbollah, Hassan Nasrallah, éliminé par un raid israélien. Deux coups de semonce qui avaient élargi la géographie et légitimé de facto de « nouvelles règles » de coercition armée.

Washington : crispation sans rupture

À Washington, les signaux sont contradictoires. D’un côté, la Maison-Blanche exprime son irritation face à une attaque en plein cœur de la capitale d’un « partenaire clé ». De l’autre, les États-Unis restent fidèles à leur ligne : protéger Israël au Conseil de sécurité de l’ONU, quitte à brandir, pour la sixième fois depuis le début du conflit, leur veto contre une résolution réclamant un cessez-le-feu immédiat et inconditionnel, ainsi que la levée des restrictions à l’aide humanitaire.

Ce double langage n’est pas nouveau au Proche-Orient, mais il prend une résonance particulière après Doha. Pour les capitales arabes, il sonne comme la preuve de la limite de l’influence américaine sur les choix israéliens.

En parallèle, la diplomatie américaine navigue entre admonestation et soutien. Washington répète qu’il est « inacceptable » de frapper au Qatar, tout en reprenant à son compte l’argument de fond : « l’avenir de Gaza est impensable tant que le Hamas subsiste ». Autrement dit, les États-Unis veulent à la fois préserver l’architecture régionale et accompagner Israël jusqu’au bout de sa campagne d’éradication du Hamas.

Hamas, otages et l’arithmétique politique de la guerre

Depuis ce 7 octobre 2023, lorsque les commandos du Hamas ont enlevé 251 personnes, la question des otages est devenue le nerf à vif du conflit. Près de deux ans plus tard, 48 d’entre eux restent prisonniers à Gaza. Selon les services israéliens, une vingtaine seraient encore en vie — d’autres évaluations, plus sombres, parlent déjà d’au moins 25 morts parmi les captifs. Ce drame est à la fois une plaie humanitaire et un balancier politique, qui oscille en Israël entre deux injonctions contradictoires : « en finir avec le Hamas » ou « ramener les nôtres à tout prix ».

Le raid de Doha a appuyé sur cette plaie béante. Selon plusieurs sources, le tir de missiles israéliens a visé un conclave du bureau politique du Hamas, en plein débat sur les propositions de cessez-le-feu et d’échange d’otages. L’une des pistes sur la table prévoyait la libération de tous les captifs dans les 48 heures suivant un accord, sous garanties américaines de non-reprise des hostilités, contre la libération de milliers de prisonniers palestiniens, dont des centaines purgeant des peines à perpétuité. La mécanique est implacable : plus la pression monte sur la direction extérieure du Hamas, plus — croit-on à Jérusalem — le mouvement sera « malléable ». Mais à ce jeu-là, la probabilité d’un accord immédiat peut s’évaporer.

Dans la foulée, des figures du Hamas comme Taher al-Nounou et Ghazi Hamad ont accusé Washington d’avoir perdu son crédit de médiateur. Côté israélien, les faucons ont répondu sans ambages : « plus d’immunités, plus de délais ». Message politique clair : il s’adresse autant au Hamas qu’à tous ceux qui lui offrent couverture et financements.

Zones d’ombre juridiques, clair-obscur géopolitique

Quand les leviers de la force directe s’émoussent, la guerre continue dans les tribunaux. Les procédures contre Israël sont déjà engagées : plainte de l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice, ordonnances et audiences à répétition ; enquêtes de la CPI, où les procureurs ont requis des mandats d’arrêt contre des responsables israéliens pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité — en miroir des accusations portées contre le Hamas. À cela s’ajoutent les rapports successifs des commissions d’enquête de l’ONU, qui n’hésitent plus à employer le mot « génocide ». Israël dénonce des conclusions « politisées », affirmant la légitimité de son droit à l’autodéfense après le 7 octobre.

Chaque audience devient un événement médiatique. Dans le monde arabe et musulman, l’objectif est clair : transformer ce front juridique en contraintes économiques et commerciales, restreindre l’accès d’Israël aux marchés et aux technologies. Résultat : un coût de guerre qui s’alourdit, des emprunts plus chers, des contrats menacés dans la high-tech et la défense — autant de domaines qui, hier encore, semblaient bénéficier des dividendes des accords d’Abraham.

Gaza, miroir d’avenir

Pendant que chancelleries et think tanks alignent leurs analyses, le terrain, lui, s’embrase. À la mi-septembre 2025, Tsahal a intensifié son opération terrestre à Gaza City. Les quartiers de Sheikh Radwan et Tel al-Hawa sont de nouveau sous les bombes. Coupures de réseau, pannes massives d’électricité : la vie se réduit à des survies fragmentées. L’OMS alerte : la famine tue, déjà plus de 400 morts, dont des dizaines d’enfants.

La rhétorique reste figée : Israël martèle que la guerre cessera lorsque le Hamas se rendra et libérera les otages ; le Hamas rétorque qu’il n’est pas question de reddition sans garanties sur un État palestinien et un retrait militaire. Une impasse brutale, qui promet d’autres salves.

L’équation saoudienne : de la « normalisation possible » à la « pause conditionnelle »

Cinq ans après les accords d’Abraham, le paysage régional est paradoxal. Les tuyaux économiques reliant le Golfe à Israël sont bel et bien en place — commerce, investissements, logistique, technologies. Mais le socle politique s’effrite sous les bombes. Les Émirats, artisans de cette intégration défensivo-économique, tirent la sonnette d’alarme. D’après Reuters, Abou Dhabi pourrait abaisser le niveau de ses relations si Jérusalem annexe des pans de la Cisjordanie. Déjà, les industriels israéliens de l’armement ont été écartés du Dubai Airshow. Ce n’est pas une rupture, mais un avertissement strident.

Dans les chancelleries du Golfe, les discours prennent des airs de mise en garde. De Lana Nusseibeh, diplomate émiratie à l’ONU, aux analystes qui redoutent un « gel de la normalisation », le ton est donné. À Manama, le Bahreïn n’a pas formellement dénoncé les accords d’Abraham, mais le « dividende de la paix » ne croît plus : il stagne, faute d’avancées sur la question palestinienne.

Riyad, lui, joue une partition plus fine. Il temporise, mais il pèse : par la diplomatie et par le pétrole. L’Arabie saoudite conditionne tout rapprochement avec Israël à des garanties irréversibles sur l’État palestinien, le statut de Jérusalem et la Cisjordanie, ainsi qu’à un cadre de sécurité intégrant la donne iranienne et la protection américaine. Cet été, plusieurs think tanks de Washington ont tranché : sans feuille de route crédible pour une solution à deux États, la « grande transaction » israélo-saoudienne reste une chimère.

Pour autant, Riyad n’est pas absent. En juillet, main dans la main avec Paris, il a lancé une initiative de relance du processus de paix. Un cadre diplomatique, certes, mais un signal net : sans socle politique, l’« économie de la paix » n’a pas d’avenir.

L’Iran et la stratégie de l’ombre

Téhéran, lui, avance à pas comptés. En juin 2025, les Gardiens de la révolution ont frappé la base d’Al-Udeid au Qatar, en représailles aux raids américains sur ses sites nucléaires. Al-Udeid, c’est la pierre angulaire de la présence US au Moyen-Orient, hub du CENTCOM et du 379th Air Expeditionary Wing.

Après cette escalade, une brève accalmie a suivi. Selon l’Energy Information Administration, le marché pétrolier a soufflé un instant : avec la décrue du risque iranien, le baril est retombé sous les 70 dollars. Une parenthèse fragile, une sorte de « congé bancaire » de la géopolitique. C’est dans ce créneau que s’est inscrite la nouvelle doctrine israélienne : « atteindre partout », Doha en fut la démonstration éclatante.

Aujourd’hui, l’Iran revient à ses fondamentaux : parier sur l’usure israélienne à Gaza, nourrir ses relais armés, garder la main sur le front libanais et marchander avec Washington sur le nucléaire et les sanctions. Mais sa grande vulnérabilité reste la logistique par la mer Rouge. Depuis fin 2023, les attaques des Houthis bouleversent les routes maritimes. Le trafic via Bab el-Mandeb et Suez s’est effondré, les primes d’assurance et les coûts du fret explosent. La facture des guerres « extérieures » se lit désormais en chiffres sonnants et trébuchants.

Liban après Nasrallah : le vide, les prétendants et le risque de surchauffe

L’élimination de Hassan Nasrallah, en septembre 2024, a marqué le coup le plus rude porté au Hezbollah depuis la guerre de 2006. Le séisme est durable : succession brouillonne, canaux d’influence éclatés, Téhéran et Damas tentant de recomposer l’architecture du pouvoir chiite au Sud-Liban, où la tension avec Israël est devenue chronique. Pour Jérusalem, cette opération s’inscrivait dans la doctrine de la « décapitation ». Pour Beyrouth, elle a ouvert la voie à une « guerre silencieuse », ponctuée de dérapages frontaliers et d’incertitudes stratégiques.

Dans ce contexte, la formule israélienne — « frapper là où vous pensez être intouchables » — résonne comme un avertissement pédagogique, de Beyrouth à Doha. Au Liban, elle se lit au premier degré : entrepôts, QG, zones grises, tout est désormais une cible potentielle, et la marge des médiateurs se réduit comme peau de chagrin. Cela ne gomme pas les dynamiques internes — effondrement économique, paralysie politique des élites — mais ajoute une couche de coercition militaire sur un pays déjà asphyxié.

Doha comme catalyseur du front arabo-islamique

Le sommet extraordinaire convoqué à Doha après l’attaque a relancé une diplomatie polyphonique : condamnations sans détour, mais aussi menaces de sanctions, d’embargos et de procédures judiciaires. La résolution finale, d’une rare sévérité, se fonde sur deux arguments : violation de l’immunité d’un État médiateur et torpillage des négociations sur les otages. Les dépêches insistent sur un mot-clé : « révision » des projets de normalisation et mise en pause des nouveaux accords.

Le Qatar n’est pas seulement un médiateur. C’est une puissance médiatique et financière, actionnaire dans des clubs européens, des médias et des infrastructures américaines. Ce portefeuille d’influence se convertit en levier de pression douce, à la fois sur les capitales occidentales et sur les multinationales, pour lesquelles les risques réputationnels et réglementaires se traduisent rapidement en coûts sonnants et trébuchants.

Hamas après Doha : choc organisationnel et repositionnement politique

Sur le plan opérationnel, le raid de Doha visait le « cerveau politique » du Hamas. Quelques jours plus tard, des rescapés comme Ghazi Hamad reprenaient la parole, dénonçant le « sabotage » américain. Côté israélien, la réplique fut sèche : « plus d’immunités ».

L’opération a été décrite comme chirurgicale, calibrée pour minimiser les dégâts collatéraux et afficher une finalité politique claire : briser le tabou du sanctuaire. Mais le cœur de la question reste celui des otages. Selon les chiffres les plus récents, 48 sont toujours détenus à Gaza, dont une vingtaine en vie, d’après les évaluations convergentes. La conclusion est implacable : la frappe de Doha n’a pas rapproché un accord global d’échange. La société israélienne est déchirée entre deux impératifs moraux — « ramener les nôtres » et « achever le Hamas ». Ces oscillations dictent les choix du cabinet : intensité de la phase terrestre, fenêtres de négociation, contenu des futurs échanges.

La guerre comme équation économique : pétrole, fret et assurances

Les marchés paraissent étonnamment calmes. Le Brent se maintient entre 66 et 68 dollars, même si la nervosité est palpable. L’OPEP+ a commencé en septembre à lever progressivement ses restrictions volontaires, réinjectant l’offre au compte-gouttes et réduisant la prime de risque à court terme. Selon l’Agence internationale de l’énergie, huit pays du cartel ajouteront 137 000 barils/jour dès octobre, tandis que le retour complet des 1,65 million de barils/jour étalés depuis 2023 s’échelonnera sur l’année. Le signal est clair : « le robinet reste sous contrôle ».

Mais le vrai coût de la guerre se cache dans la logistique. Les attaques houthis en mer Rouge ont forcé des dizaines de navires à contourner le cap de Bonne-Espérance, rallongeant le trajet de deux semaines et ajoutant des millions aux factures des armateurs et des assureurs. Le flux via Bab el-Mandeb et Suez s’est effondré, passant de plus de 70 transits quotidiens à moins de la moitié. Les taux de fret pour les supertankers (VLCC) sur l’axe Golfe–Chine ont bondi à des niveaux record depuis 2022. L’économie maritime mondiale apprend à fonctionner avec une « surtaxe de guerre » permanente.

Le marché, cynique par nature, continue pourtant à arbitrer : la faiblesse de la demande américaine et l’accumulation de stocks de distillats tirent les prix vers le bas, tandis que la géopolitique les soutient. Résultat : une courbe pétrolière qui navigue « entre la peur et l’arithmétique ». À six ou douze mois, les agences divergent : surplus de 3,3 millions de barils/jour, ou absorption par Pékin dans ses réserves stratégiques ?

Droit international : “unwilling or unable”, le nouveau test décisif

Au cœur de l’affaire de Doha se trouve une doctrine longtemps débattue dans les cercles académiques : celle de « l’unwilling or unable », l’« absence de volonté ou d’aptitude » d’un État à empêcher l’action de groupes armés opérant sur son sol. Jusqu’ici, son application faisait l’objet de controverses théoriques. Depuis le 9 septembre, elle prend des allures de défi frontal : un pays peut-il justifier une frappe transfrontalière s’il considère qu’un territoire tiers est devenu sanctuaire de planification et de coordination d’attaques ?

Un article publié par Just Security résume bien le débat : il n’existe pas de « texte unique » en droit international, mais un enchevêtrement de normes conventionnelles et coutumières. C’est dans cette zone grise que s’élaborent les décisions qui feront demain jurisprudence.

En parallèle, la « longue ligne » judiciaire se poursuit : les procédures à La Haye, devant la CIJ comme devant la CPI, ne cessent de s’accumuler, multipliant les risques pour les responsables politiques et militaires qui ordonnent ou exécutent ces opérations. Israël rétorque par un faisceau d’arguments : légitime défense après le 7 octobre, nature des cibles, mesures destinées à limiter les dommages collatéraux. Autour de chaque point s’empilent rapports de l’ONU et d’ONG, lus dans les capitales arabes comme une « comptabilité politique de la guerre ».

Tactiques et stratégies : comment les capitales lisent la frappe de Doha

À Jérusalem, l’opération s’inscrit dans la continuité de la stratégie de « frapper le cerveau », visant à neutraliser la direction politique du Hamas et à envoyer un message clair à ses parrains : « qui protège les terroristes devient partie prenante du théâtre de guerre ».

À Doha, c’est une humiliation cuisante. Le Qatar n’abandonne pas son rôle de médiateur, mais il réévalue les risques. Après des consultations d’urgence à Washington, le ton s’est fait plus prudent : le canal reste ouvert, mais l’espace pour des compromis tangibles s’est rétréci.

Pour Riyad, c’est un argument supplémentaire pour temporiser. Pas de grand geste envers Israël sans socle politique solide pour les Palestiniens. Au Caire, l’épisode redonne de l’air à l’idée d’un « OTAN arabe » version allégée : non pas un bloc militaire, mais une coordination de sanctions, d’embargos et de pressions juridiques. À Téhéran enfin, la frappe confirme que les « attaques en profondeur » sont devenues la nouvelle norme. L’Iran en tire une conclusion : sa stratégie de dissuasion par procuration doit être encore plus éclatée, plus résiliente.

Gaza : la guerre sur régime lent

Mi-septembre, l’armée israélienne poursuit une offensive rampante dans Gaza City, multipliant les incursions dans Sheikh Radwan et Tel al-Hawa, pilonnant par l’artillerie, coupant régulièrement les communications. L’ONU recense des déplacements massifs : plusieurs centaines de milliers d’habitants ont fui en un mois. L’OMS et l’UNICEF évoquent déjà plus de quatre cents morts dus à la faim et à la malnutrition, dont de nombreux enfants.

Le tableau est limpide : la guerre est entrée dans une phase d’attrition urbaine. Israël répète que « tout cessera lorsque le Hamas se rendra et libérera les otages ». Le Hamas rétorque : « pas de reddition sans garanties d’un État palestinien et sans retrait des troupes ». Entre ces deux pôles, chaque jour apporte son lot de combats, de tractations diplomatiques et de dilemmes moraux à Tel-Aviv, Ramallah et Doha.

Et maintenant : nouvelle architecture de dissuasion ou accélération de la fragmentation ?

La frappe de Doha n’est pas seulement une « opération à géométrie variable ». C’est une proclamation du droit du plus fort à étendre le champ de bataille jusque dans les zones hier considérées comme intouchables. Deux effets immédiats en découlent.

Le premier est stratégique : les acteurs régionaux cessent de raisonner en termes de frontières pour penser en termes de réseaux. Sécurité des élites et des états-majors, circuits de financement, sphères médiatiques, parapluies diplomatiques : tout cela devient cible potentielle. En ce sens, la nouvelle règle du jeu acte la fin du tabou « ne pas toucher aux médiateurs ». Pour les monarchies du Golfe, c’est l’annonce d’un « coût supplémentaire » à payer pour endosser le rôle de médiateur.

Le second est tactique : le Hamas et d’autres mouvements armés se voient contraints de replonger plus profondément dans la clandestinité, de ralentir leur tempo ou de hausser les enchères pour ne pas paraître affaiblis. Trois options, un même résultat : une volatilité accrue.

Une conclusion brève pour une histoire longue

Nous entrons dans une phase où la stabilité ne se mesurera plus à l’aune de signatures sur des traités, mais à la capacité des pôles de puissance à contrôler leurs « terrains » tout en acceptant des interdits mutuels minimaux. Or ces interdits se raréfient. Cela ne rend pas la guerre infinie ; cela nourrit au contraire la tentation de « frapper fort et vite » pour briser l’équilibre des négociations.

Mais le Proche-Orient n’aime pas le « vite ». Il s’accommode du « longtemps ». C’est pourquoi, après Doha, une sortie raisonnable suppose plus qu’un échange d’otages et qu’une nouvelle gouvernance à Gaza — administration transitoire, garanties internationales, transfert progressif vers l’Autorité palestinienne. Elle exige un contrat plus large entre le Golfe et l’Occident : des « ponts économiques » en échange d’engagements politiques et de mécanismes réels de dissuasion.

Sans cela, le risque est grand de voir s’installer un « monde sans rivages », où chaque Doha ne serait qu’une station de plus sur la longue ligne d’un train de guerre.

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