Vladimir Poutine vient de tirer un trait sur une de ses vieilles constructions bureaucratiques. Par décret présidentiel, il a liquidé la Direction des relations interrégionales et culturelles avec l’étranger – une structure créée en 2005 pour étendre l’influence de Moscou dans l’espace post-soviétique. À sa place, le Kremlin met sur pied un tout nouvel organe baptisé Direction du partenariat stratégique et de la coopération. Motif officiel : « optimiser le travail de l’administration présidentielle ». Traduction : reconnaître, sans le dire, l’échec cuisant de vingt ans d’une politique de séduction et d’influence culturelle. Car, malgré des budgets colossaux, des relais soigneusement entretenus et un discours enrobé de bonnes intentions, le résultat est sans appel : la Russie est aujourd’hui plus isolée que jamais dans son “étranger proche”.
Des révolutions colorées à la création d’un service spécial
Retour en arrière. L’idée de créer un organe dédié aux pays voisins a germé au milieu des années 2000, dans un climat de panique au Kremlin. En 2003, la Géorgie connaît la Révolution des roses. Un an plus tard, l’Ukraine bascule à l’Ouest avec l’Orange. À Moscou, ces mouvements populaires sont perçus comme des menaces existentielles : si la vague démocratique atteignait la frontière russe, l’édifice poutinien pouvait vaciller. Dès le printemps 2005, Poutine signe donc la naissance d’une direction spéciale, logée dans l’administration présidentielle et dotée d’une mission officieuse limpide : verrouiller l’espace post-soviétique et y installer des élites politiques loyales au Kremlin.
Le champ d’action est vaste : Ukraine, Moldavie, Géorgie, Asie centrale, pays baltes, sans oublier les entités sécessionnistes comme l’Abkhazie ou l’Ossétie du Sud. Officiellement, il s’agit de « soft power » : échanges culturels, soutien aux ONG “amies”, programmes éducatifs, relations privilégiées avec des partis politiques. En réalité, c’est une machine de guerre d’influence.
Premier patron : Modest Kolerov, politologue musclé et chantre de l’intégration eurasiatique sous parapluie russe. Son style brutal, ses prises de position tonitruantes braquent immédiatement les capitales voisines. Deux ans plus tard, Kolerov est discrètement débarqué, officiellement pour « excès de radicalisme ». Le Kremlin reconnaît alors que la matraque diplomatique n’est pas la bonne méthode. Il faut jouer plus fin. Et, comme souvent en Russie, on fait appel aux professionnels de l’ombre : les services de renseignement.
Quand les espions se muent en diplomates
À partir de 2007, la direction passe entre les mains d’anciens de la SVR (le renseignement extérieur). D’abord Nikolaï Tsvetkov, ex-officier opérant jadis sous couverture journalistique au Japon. Puis, rapidement, Sergeï Vinokourov, colonel du renseignement, chargé des dossiers les plus inflammables : Transnistrie, Ossétie du Sud, Abkhazie. Son rôle : maintenir coûte que coûte les bastions prorusses. Problème : en 2011 et 2012, le Kremlin se prend deux humiliations électorales. En Ossétie du Sud, le candidat adoubé par Moscou est sèchement battu par une opposante, Alla Dzhioeva, malgré les pressions. En Transnistrie, le favori du Kremlin est balayé par Evgueni Chevtchouk, inattendu vainqueur. Double camouflet. Vinokourov est aussitôt renvoyé dans ses casernes, exfiltré vers un poste doré de numéro deux de la SVR – autrement dit, mis en préretraite.
Moscou insiste alors : le poste doit rester entre les mains de barbouzes. En 2012, c’est Vladimir Tchernov, général de la SVR et intime de Sergueï Ivanov (ex-ministre de la Défense et ex-chef de l’administration présidentielle), qui prend la barre. Tchernov, vétéran du renseignement, a roulé sa bosse de Londres à Helsinki. Sous son règne, la direction se transforme en véritable façade institutionnelle pour les opérations clandestines de Moscou dans tout le bloc ex-soviétique. Dans ses discours, il dénonce à longueur de journée le spectre des révolutions colorées, fustige l’OTAN, diabolise Washington. Mais en privé, l’homme mène grand train : villégiatures dans les stations huppées européennes, petite-fille envoyée étudier aux États-Unis… Un paradoxe qui illustre le cynisme du système.
Sous Tchernov, l’activité atteint un pic – mais les scandales aussi. L’organe censé incarner la « soft power » russe devient synonyme de manipulations grossières, de fiascos politiques et de duplicité flagrante. Jusqu’à ce qu’en 2021, après près d’une décennie, la mécanique s’essouffle et perde de sa visibilité.
Des millions pour des élections et la diplomatie à la balalaïka
L’une des missions cardinales de cette direction consistait à peser sur la vie politique des voisins. Un département entier y était dédié, sous la houlette d’un certain Valeri Maksimov, colonel du KGB-FSB à la retraite. Sa tâche : orchestrer l’ingérence russe dans les scrutins des pays limitrophes. Ses équipes repéraient des candidats « fiables », dessinaient pour eux des campagnes sur mesure, fournissaient cash, communicants et spin doctors. Maksimov pilotait aussi un vivier d’« experts » et de propagandistes chargés de fabriquer l’opinion publique.
Parmi eux, un nom aujourd’hui familier des téléspectateurs russes : Sergueï Mikheïev. Figure récurrente des shows de Vladimir Soloviev, où il distille sans filtre des saillies ultrakremlines, Mikheïev a longtemps travaillé dans l’ombre comme analyste pour le compte de cette officine. Ses notes confidentielles sur l’Asie centrale, le Caucase ou les pays baltes circulaient déjà dans les couloirs du Kremlin avant qu’il ne devienne une vedette cathodique. Anecdote révélatrice : Mikheïev se plaignait régulièrement de toucher ses honoraires en dollars froissés et parfois déchirés, refusés par les bureaux de change. Ce détail sordide dit tout du chaos et de l’avarice d’un système censé pourtant dilapider des millions.
Envoyé régulièrement en mission dans l’ex-URSS, surtout en période électorale, Mikheïev installait et conseillait les QG des candidats « adoubés » par Moscou. Mais l’efficacité restait douteuse. Exemple édifiant : la Géorgie en 2020. À la veille des législatives, le général Tchernov et le colonel Maksimov persuadent Dimitri Kozak, grand manitou du dossier CEI, de miser sur l’Alliance des patriotes de Géorgie (APG). Une petite formation aux accents souverainistes, violemment anti-occidentale, prônant la rupture avec l’OTAN et un rapprochement avec Moscou. À Moscou, on déroulait le tapis rouge à ses leaders, Irma Inashvili et David Tarkhan-Mouravi, présentés comme « une force montante ». L’opération fut abondamment financée : plus de 10 millions de dollars sortis de fonds spéciaux. Mikheïev, en coulisse, tenait la baguette. Résultat : 3 % des voix. L’APG n’entre pas au Parlement. Une claque. Et une question en suspens à Moscou : combien de ces millions ont réellement servi à la campagne, et combien ont atterri dans les poches de Maksimov et de Mikheïev ?
Les fiascos en série de la Baltique à la Moldavie
La déconfiture ne s’arrête pas là. Dans les pays baltes, la direction mise sur un réseau de journalistes et blogueurs « indépendants » chargés d’insuffler des narratifs prorusses. Le chef d’orchestre : le colonel Evgueni Oumerenkov, autre vétéran du renseignement recyclé en « reporter » aux États-Unis et au Mexique avant de prendre pied à Riga, Vilnius ou Tallinn. Sa mission : séduire la communauté russophone, pénétrer des médias locaux, façonner un contre-discours. Mais le retour sur investissement fut dérisoire. Car, en parallèle, la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie expulsaient méthodiquement les « journalistes » trop zélés, interdisaient les associations soupçonnées de collusion avec Moscou et réduisaient à néant l’audience des organes prorusses. Aujourd’hui, Oumerenkov signe des tribunes dans la Komsomolskaïa Pravda, encensant la « sagesse » de Poutine. Mais sur le terrain, l’influence russe a fondu comme neige au soleil.
La Moldavie, en revanche, a longtemps fait figure de laboratoire privilégié du Kremlin. Fort d’un électorat russophile, surtout en Transnistrie, le pays était suivi à la loupe par l’« administration ». Aux manettes : Igor Maslov, colonel du renseignement, ex-affecté dans les Balkans. Avec ses hommes, il constituait d’épais dossiers sur les responsables moldaves, évaluait leur loyauté, rédigeait des fiches biographiques détaillées. L’« archive Tchernov », fuitée quelques années plus tard, regorge de ces profils, pointant les personnalités « fiables » et celles à surveiller.
Mieux encore : les « coachs » russes allaient jusqu’à réécrire les discours officiels. Selon RISE Moldova, les notes de plusieurs interventions d’Igor Dodon, président prorusse de l’époque, ont été rédigées mot pour mot par l’équipe Maslov. Au cœur de Chișinău, un bureau clandestin hébergeait une task force de spin doctors russes. Le cercle rapproché de Dodon l’appelait le « cabinet de Moscou ». Leur présence restait dissimulée, leurs noms n’apparaissaient dans aucun organigramme.
Mais en 2020, patatras : Dodon perd son smartphone de fonction. L’appareil tombe entre les mains de journalistes. La mine d’or qu’ils découvrent révèle des dizaines de contacts avec hauts fonctionnaires et oligarques russes, dont Maslov lui-même, qu’il appelait plus souvent que quiconque. Le scandale est énorme. Dodon sort discrédité et perd l’élection face à la candidate pro-européenne Maia Sandu. Pour le Kremlin, c’est la perte d’un allié majeur, malgré des années d’efforts et des millions engloutis.
Un espion derrière chaque frontière
Chaque pays de l’ex-URSS avait son « tuteur ». Pour l’Azerbaïdjan, le dossier était confié à Valeri Tchernychev, issu du GRU, la direction militaire du renseignement. Ses rapports regorgeaient de fiches sur les élites politiques, militaires et économiques de Bakou, visiblement en vue de recrutements ou de pressions ciblées. Pour l’Arménie, c’était Dmitri Avanesov, autre officier du GRU. Ses notes, dévoilées plus tard, révèlent l’existence d’une taupe au sein même du gouvernement arménien. L’informateur lui livrait des détails sur les déplacements du Premier ministre Nikol Pachinian, désigné dans les rapports par un pseudonyme : « Barbe ». Un comble : alors même qu’Erevan est allié officiel de Moscou et membre de l’OTSC, le Kremlin préférait jouer la carte de l’espionnage plutôt que celle de la transparence diplomatique.
La “soft power” sur le papier, le néant dans la réalité
Officiellement, la direction dissoute n’était pas qu’un instrument d’ingérence politique. Elle devait aussi incarner la vitrine culturelle, éducative et associative de la Russie dans son “étranger proche”. Autrement dit, forger une image positive, séduisante, moderne : bref, la fameuse « soft power ». Mais derrière le storytelling, la réalité s’est révélée pathétique : simulation d’activité, budgets siphonnés, opérations de façade.
Des notes confidentielles en attestent. L’« unité Azerbaïdjan » rédige ainsi un mémo adressé à Dmitri Kozak, alors numéro deux de l’administration présidentielle, dressant un constat brutal : en Azerbaïdjan, quasiment aucune ONG prorusse, alors que l’influence de la Turquie et d’autres acteurs progresse à vue d’œil. Recommandation : déployer d’urgence un réseau d’associations financées par Moscou, “réanimer” les vieilles structures, en créer de nouvelles, miser sur la jeunesse, les zones frontalières, la promotion de la langue russe, organiser des forums médiatiques. Le rapport suggère même de remplacer les leaders d’associations de compatriotes jugés trop mous par de nouveaux profils “énergétiques”.
Résultat ? À partir de 2019, les émissaires du Kremlin se succèdent à Bakou. L’ambassade, Rossotroudnitchestvo, financent séminaires, tables rondes, écoles de journalisme. On inaugure à grand renfort de rubans coupés des expositions et concerts clinquants. Mais les effets sont nuls. Un ancien cadre de la direction l’avoue plus tard : « On a englouti plus de 100 millions de dollars pour “acheter l’amitié” de l’Azerbaïdjan. Tout est parti en fumée. C’était de la diplomatie à la balalaïka : banquets pompeux, conversations creuses… et de la vodka à flots ». Dans la pratique, la majorité des fonds s’évapore dans les poches d’organisateurs ou dans des beuveries privées. Les événements attirent surtout une clientèle de circonstance : voisins de diplomates, ex-compatriotes russes, curieux motivés par le buffet gratuit plutôt que par l’amour de la « langue de Pouchkine ».
La rupture azérie : de la méfiance au clash
La guerre en Ukraine place Bakou dans une position délicate. Entre Moscou et Ankara, l’Azerbaïdjan adopte une prudence calculée. Mais plusieurs incidents font exploser ce fragile équilibre. Fin 2024, un avion de la compagnie AZAL reliant Bakou à Grozny s’écrase près d’Aktau, au Kazakhstan. Les rumeurs bruissent : l’appareil aurait pu être abattu accidentellement lors de manœuvres militaires. Moscou se barricade dans le silence, refuse d’enquêter ouvertement, s’embrouille dans ses explications. À Bakou, l’exaspération monte.
Puis, en juin 2025, éclate un scandale d’une tout autre ampleur. À Ekaterinbourg, deux frères azéris, Ziyaddin et Hussein Safarov, arrêtés lors d’une opération policière, meurent en détention. Version officielle : “arrêt cardiaque”. Version officieuse : corps couverts de traces de torture. À Bakou, c’est l’indignation. La réaction est immédiate : fin février 2025, le bureau local de Sputnik est fermé manu militari, sa licence retirée, ses journalistes expulsés. Un geste inédit. En parallèle, l’Azerbaïdjan réduit au strict minimum ses contacts avec Moscou : forums annulés, ministres qui esquivent ostensiblement leurs homologues russes. Début 2025, les relations russo-azerbaïdjanaises sont au plus bas depuis les années 1990. Et des centaines de millions investis par le Kremlin pour “séduire” Bakou se sont volatilisés en pure perte.
Un constat partagé de Riga à Bichkek
Ce scénario n’est pas isolé. Les notes internes abondent en aveux d’impuissance. Le « département Arménie » se plaint de ne compter que sur des figures vieillissantes, incapables de mobiliser la jeunesse. Le « département Asie centrale », piloté par le conseiller Alexeï Vlassov, décrit des séminaires moribonds en Kirghizistan : « Les seuls participants sont les voisins des diplomates. Ni eux, ni leurs enfants n’écoutent nos conférences sur l’histoire russe. Ils viennent pour le café gratuit. Ensuite, on envoie à Moscou de faux rapports, avec photos mises en scène, pour justifier l’argent gaspillé. » Conclusion des auteurs : sans arrosage financier direct, impossible d’attirer des jeunes leaders locaux.
Le constat est implacable : les nouvelles générations d’Asie centrale et du Caucase rêvent d’Occident, d’éducation, de technologie, d’ouverture. Le passé soviétique que Moscou ressasse ne séduit plus personne. Et le Kremlin, en dépit de son arsenal d’espions et de ses millions injectés, n’a pas su inventer une « soft power » capable de rivaliser avec l’attractivité de l’Ouest.
Agents d’influence et fiascos de recrutement
La panoplie de cette direction ne se limitait pas aux forums ou aux subventions. Dans l’ombre, elle cultivait un outil autrement plus sulfureux : l’« agentura », autrement dit le recrutement d’alliés dans les élites politiques et médiatiques des voisins. Pendant des années, ses fonctionnaires ont fliqué journalistes, blogueurs et experts, dressant des listes dignes d’un manuel de la Loubianka. The Insider a pu mettre la main sur un document recensant 136 noms issus de l’espace post-soviétique, chacun affublé d’annotations édifiantes : « intéressant », « des nôtres », « à convaincre », « fait semblant d’être idiote », « retourné », « ne pense qu’à l’argent », « agité, risque de provoquer une bagarre ». Un vocabulaire brut de décoffrage, révélateur de la manière dont Moscou percevait le champ médiatique alentour : non pas comme une sphère indépendante, mais comme un vivier de cibles potentielles à “travailler”.
Certains étaient invités en Russie sous couvert de séminaires ou de “press tours”. On les testait, on les amadouait. Quelques-uns semblent avoir mordu à l’hameçon, estampillés ensuite « nos alliés » dans les rapports. D’autres ont vite été catalogués « retournés » — comprendre : passés à l’ennemi.
Une bourde grotesque : l’affaire Anna Schneider
L’exemple le plus cocasse reste celui d’Anna Schneider. Dans le fameux fichier, elle apparaissait comme correspondante de « Moscou-24 », avec cette note : « À exploiter. Divorcée du présentateur Pivovarov ». Les rédacteurs pensaient viser l’épouse du journaliste star Alexeï Pivovarov. Problème : la dame en question n’avait ni divorcé, ni travaillé depuis 2014 pour « Rossia-24 ». Les espions s’étaient vraisemblablement mélangés les pinceaux avec une homonyme lettone collaborant avec des médias russophones des Pays baltes. Contactés, les Pivovarov ont démenti en bloc et, amusés, confirmé n’avoir jamais reçu la moindre “offre douteuse”. Résultat : un plan déjà fumeux qui tourne à la farce bureaucratique, révélant le niveau de désorganisation et d’amateurisme de l’appareil.
Des “partenaires” réticents et une jeunesse réfractaire
Quelques journalistes de la région confient avoir effectivement accepté une invitation pour Moscou ou Sotchi. Mais les suites furent gênantes : insinuations, propositions plus franches. Beaucoup ont préféré décliner poliment, d’autres ont carrément coupé les ponts, inquiets d’être happés par les services. Un petit nombre a accepté les per diem et voyages… tout en continuant à écrire ce qu’ils voulaient, parfois même des critiques virulentes contre Moscou.
Au final, la direction n’a jamais su monter un véritable réseau médiatique. Ceux qui affichaient spontanément des sympathies prorusses appartenaient à une génération vieillissante, nostalgique de l’URSS mais sans véritable audience. Quant aux blogueurs plus jeunes et influents, ils ne s’intéressaient qu’aux cachets, prenant l’idéologie avec un cynisme assumé. Le Kremlin espérait « acheter l’amour », mais même des cadeaux somptueux n’offraient aucune garantie. La loyauté, quand elle existait, se monnayait au coup par coup — et se dissipait aussitôt que le robinet se fermait.
Fuites et crépuscule de la vieille garde
Début 2021, la machine de Vladimir Tchernov explose en plein vol. Une fuite massive de documents confidentiels – courriels, notes analytiques, rapports classés – vient doucher les ambitions de l’officine. Baptisé « l’archive Tchernov », ce trésor tombe entre les mains du centre Dossier de Mikhaïl Khodorkovski puis alimente une série d’enquêtes retentissantes (RISE Moldova, The Insider, etc.). Tout s’étale au grand jour : les consignes données à Igor Dodon, les mémos sur les pays de la CEI, les listings d’« agents d’influence ». Un désastre sécuritaire.
En février 2021, Tchernov, en poste depuis neuf ans, est poussé vers la sortie. Officiellement, une retraite « méritée ». En réalité, une disgrâce. Son successeur ? Surprise : Igor Maslov, l’homme qui avait déjà saboté le dossier moldave. La promotion sidère même les vieux routiers du renseignement. Un vétéran de la SVR, off record, lâche à la presse : « Maslov a raté la Moldavie et on le bombarde patron ! Son grand fait d’armes ? Avoir ouvert une “Maison du livre russe” à Erevan et posé devant les caméras en Ossétie du Sud. C’est à se demander comment il est entré dans le service… ». De fait, sous Maslov, la direction se traîne, sans idées ni résultats. Le monde a basculé : la guerre en Europe redessine la carte, et les vieilles ficelles – réseaux secrets, subventions occultes, récits soviétiques recyclés – apparaissent totalement dépassées.
Jusqu’en 2022, Dmitri Kozak reste le tuteur officiel de ce chantier au Kremlin. Habitué des dossiers sensibles, il s’était illustré sur l’Ukraine et la Crimée. Mais l’invasion du 24 février 2022 sonne la fin de son influence : trop conciliant aux yeux des faucons, il est progressivement marginalisé. En 2023, le champ informationnel et les liens avec les voisins échappent à tout contrôle. Les uns tournent le dos, les autres s’abritent derrière une neutralité prudente.
La réforme de 2025 : un lifting désespéré
L’épilogue tombe en août 2025. Poutine signe un décret qui fait table rase. Deux directions de l’administration présidentielle sont dissoutes – celle des relations interrégionales et culturelles, et celle du « partenariat transfrontalier ». En lieu et place, un mastodonte : la Direction du partenariat stratégique et de la coopération (UPSC). La tutelle échappe à Kozak, confiée à Sergueï Kirienko, premier adjoint de l’administration présidentielle. Anton Vaïno, le patron de l’AP, a trois mois pour dessiner l’organigramme.
Message implicite : les vieilles figures compromises sont blacklistées. Ni Maslov, ni Maksimov, ni les autres barbouzes éclaboussées par les scandales ne devraient remettre les pieds dans la nouvelle structure. Place à des quadras dociles, aux spin doctors estampillés Kremlin, aux officiers “nouvelle génération”. Officiellement, une « relance ». En clair, une tentative de sauver la façade.
Nouveau départ ou impasse programmée ?
Reste la question de fond : cette opération cosmétique peut-elle inverser la tendance ? Tout indique le contraire. Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, l’équilibre régional s’est métamorphosé. Les États de la CEI prennent leurs distances, du moins publiquement. Même les alliés de l’OTSC – Kazakhstan, Arménie – affichent leur irritation et cherchent leur propre voie. Quant à la Moldavie ou la Géorgie, elles regardent vers Bruxelles. L’Azerbaïdjan, lui, s’appuie sur Ankara. L’Asie centrale se tourne vers Pékin et la Turquie.
Les budgets militaires en témoignent : Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan accélèrent la cadence. En 2022, Astana augmente ses dépenses de défense de près de 50 %, puis encore de 10–12 % l’année suivante. Les Bayraktar turcs, les drones Anka, l’artillerie chinoise remplacent les armes russes. Les exercices de l’OTSC sont annulés pour ne pas heurter des opinions publiques ulcérées par la guerre. Le mythe de Moscou « garant de sécurité » s’évapore.
Sur le plan diplomatique, le constat est tout aussi cruel. Hors Biélorussie, aucun partenaire de l’Union eurasiatique ou de la CEI ne reconnaît l’annexion des territoires ukrainiens. Dans les enceintes internationales, les voisins votent contre Moscou ou s’abstiennent prudemment. Tous martèlent leur attachement à la souveraineté et au multivectoriel – des mantras aux antipodes de la rhétorique poutinienne.
Et puis, il y a l’économie. Les sanctions occidentales plombent Moscou et contaminent ses alliés. Les banques d’Astana, d’Erevan ou de Tbilissi croulent sous les flux financiers russes, mais les gouvernements veillent à ne pas franchir les “lignes rouges” tracées par Washington et Bruxelles. Au lieu de s’aligner aveuglément, la plupart des ex-républiques post-soviétiques pratiquent une stratégie opportuniste : commercer avec une Russie affaiblie, oui, mais sans s’enchaîner à elle politiquement ni militairement.
Vingt ans de “soft power” à la russe se terminent en queue de poisson. Entre réseaux bâclés, millions gaspillés, fiascos diplomatiques et déroutes militaires, le Kremlin se retrouve isolé comme jamais. La création de l’UPSC n’est qu’un replâtrage administratif. Car le vrai problème n’est pas dans les structures mais dans la perception : dans la région, la Russie n’est plus vue comme un allié mais comme un danger. Et ça, aucun décret présidentiel, fût-il signé de la main de Poutine, ne suffira à l’effacer.
Que peut bien offrir le nouvel “super-département” ?
Pour l’heure, difficile de cerner le véritable périmètre du tout récent Département du partenariat stratégique et de la coopération. Sur le papier, l’intitulé sonne flatteur : « partenariat stratégique », cela évoque une alliance équilibrée, un jeu gagnant-gagnant. Le Kremlin laisse entendre qu’il veut se concentrer sur des projets concrets – investissements, infrastructures, commerce transfrontalier – en clair, basculer du terrain idéologique et culturel vers l’économique. Le fait d’avoir fusionné cette nouvelle structure avec l’ancienne direction du « voisinage frontalier » va dans ce sens : il s’agit désormais de mettre en avant les retombées palpables d’une amitié avec Moscou plutôt que de ressasser la vieille litanie du « monde russe ».
Le parrain du dispositif, c’est Sergueï Kirienko. L’homme connaît son métier : ancien Premier ministre dans les années 1990, il a piloté ensuite la politique intérieure du Kremlin, supervisé les scrutins et parrainé des mouvements de jeunesse comme « Tavrida » ou « Les Volontaires de la Victoire ». En lui, le pouvoir espère trouver le marketeur capable de “vendre” une Russie attrayante aux nouvelles générations voisines – via bourses d’études, programmes high-tech, incubateurs de start-up, séjours linguistiques. Déjà, Rossotroudnitchestvo et la fondation Russki Mir s’activent à nouveau pour séduire des lycéens d’Asie centrale avec des cours gratuits de russe et des voyages sponsorisés.
Un handicap de taille : la guerre
Mais tout ce packaging se fracasse sur un obstacle : la confiance est perdue. Tant que l’armée russe bombarde l’Ukraine, aucune exposition culturelle ni aucun festival étudiant ne feront oublier l’image de chars et de missiles. À Astana, les experts le disent sans détour : « Nous avons vu ce qui est arrivé à Kiev, nous devons garder nos distances, sinon nous serons les prochains ». À Chișinău, l’opinion bascule massivement vers Bruxelles ; les partis prorusses s’enfoncent dans la marginalité. Même en Arménie, jadis pilier du camp prorusse, l’amertume grandit : l’OTSC est restée les bras croisés lors des affrontements au Karabakh. Résultat : Nikol Pachinian tend la main à Washington et Bruxelles, tout en maintenant formellement l’alliance russe.
Partout, du Bélarus au Tadjikistan, les dirigeants diversifient leurs options. En 2023, pour la première fois, les cinq présidents d’Asie centrale ont tenu un sommet avec le président américain, sans Moscou dans la salle. Pékin, de son côté, organise un retentissant rendez-vous « Chine + Asie centrale » et promet des dizaines de milliards pour routes, pipelines et télécoms.
Changer de logiciel ou rester prisonnier du passé
Dans ce contexte, l’ancienne méthode russe – intrigues de coulisses, hommes-liges, storytelling soviétique – ne fait plus recette. La “soft power” ne se résume pas à distribuer des subventions : elle exige une autorité morale, un modèle qui inspire. Or aujourd’hui, Moscou incarne davantage l’épouvantail que le phare.
Certes, clore la défunte direction revient à purger un symbole entaché d’espionnage, de corruption et de mascarades. Mais créer une nouvelle vitrine ne suffit pas. Pour regagner un tant soit peu d’audience, le Kremlin devrait bouleverser son logiciel : parler respect, souveraineté, coopération sincère, abandonner menaces et chantages. Est-il prêt ? Tout indique le contraire.
Au mieux, on assistera à une opération cosmétique : un nouveau label, de nouveaux visages, un ton un peu plus discret. Mais si la ligne directrice demeure la même – ressusciter une influence impériale dans l’espace post-soviétique – alors les résultats seront identiques : gaspillages, méfiance, isolement.
Épilogue : la fin d’une illusion
Vingt ans de “soft power” à la russe se sont dissous dans des simulacres, des forums Potemkine, des millions engloutis. Quand est venue l’épreuve réelle – la guerre – Moscou s’est retrouvée presque seule. L’Ukraine, la Géorgie, la Baltique se projettent vers l’Europe ; l’Asie centrale s’adosse à Pékin et Ankara. Certes, subsistent des attaches humaines et linguistiques : des millions continuent à parler russe, des familles restent entremêlées. Mais cela ne suffit pas à convaincre des États de sacrifier leurs intérêts sur l’autel d’une nostalgie impériale.
La dissolution de l’ancienne direction marque donc la fin d’une époque. Celle où le Kremlin croyait encore pouvoir téléguider ses voisins depuis ses bureaux feutrés, à coups de subsides et de réseaux opaques. Une ère révolue. Désormais, le respect et la confiance ne s’achètent plus. Et c’est à cette dure réalité que la Russie devra se confronter, qu’elle le veuille ou non.