Le levier baltique sur Moscou pour Seoul, Tokyo et Taipei
Quelques remarques sur l’architecture de sécurité européenne qui, j’en suis convaincu, intéresseront particulièrement mes collègues de Coree du Sud, du Japon et de Taiwan — en particulier ceux travaillant dans les domaines de la defense et de la securite. Ces reflexions sont d’autant plus opportunes que grandissent les menaces posees par l’alliance formalisee entre Moscou et Pyongyang, ainsi que par le partenariat tacite entre Moscou et Pekin. Il est evident que la cooperation entre le Kremlin et la Coree du Nord ne pourrait exister sans l’approbation au moins implicite du Parti communiste chinois.
Aujourd’hui, Moscou aide activement le regime nord-coreen a developper des technologies militaires et des capacites de production. En echange, Pyongyang apporte un soutien substantiel a Vladimir Poutine dans sa guerre contre l’Ukraine — un conflit qui est egalement devenu une confrontation indirecte avec l’OTAN et l’UE. Parallelement, la Chine soutient Poutine sur les plans economique, technologique et parfois politique, utilisant la Russie comme un belier contre l’ordre euro-atlantique.
Cette dynamique est particulierement inquietante en Asie :
La capitale de la Coree du Sud demeure a portee immediate de l’artillerie nord-coreenne et de essaims de drones a faible cout.
Taiwan fait face, depuis plusieurs annees, a une intensification des preparations militaires de la RPC.
Les Etats baltes affrontent une presence militaire russe croissante le long de leurs frontieres, en particulier au Belarus, ou le regime de Loukachenko et l’armee belarusse soutiennent ouvertement Moscou.
On ne peut ignorer le risque : un eventuel blocus chinois, ou une agression directe contre Taiwan, pourrait s’accompagner d’une attaque hybride coordonnee de la Russie et du Belarus contre les Etats baltes — une tentative de faire monter les enjeux dans une confrontation globale. Un tel scenario pourrait inclure des offres faites a l’OTAN visant a « echanger » des territoires et des otages selon les conditions du Kremlin, tandis que la Coree du Nord lancerait des attaques massives d’artillerie et de drones contre la Coree du Sud. Nul ne doute que Kim Jong Un n’envisage ni coexistence pacifique ni reunification progressive de la peninsule coreenne. Au contraire, il semble persuade que le moment geopolitique actuel lui offre l’occasion d’entrer dans l’histoire comme le reunificateur « par le fer et le sang » du peuple coreen.
Face a ces menaces, les democraties asiatiques doivent envisager des reponses symetriques. Au-dela de l’idee, longtemps discutee, de creer une OTAN indo-pacifique, la Coree du Sud, le Japon et Taiwan — en particulier leurs industries de defense — devraient explorer des investissements dans des projets de defense conjoints avec les Etats baltes, notamment dans le domaine de la production de drones.
Les pays baltes offrent plusieurs avantages decisifs :
Une base technique solide avec une expertise de rang mondial en ingenierie et en programmation.
Une main-d’œuvre instruite et capable de s’adapter rapidement.
Une cooperation etroite en matiere de defense avec l’Ukraine, fournissant un retour d’experience unique base sur le combat.
Un marche de defense plus agile et innovant que le secteur surcharge de l’UE.
Et surtout, la geographie : la proximite de Moscou et de Saint-Petersbourg constitue un puissant levier politico-militaire capable de dissuader les initiatives temeraires du Kremlin et de ses allies.
Une armee baltique de drones, creee par des partenariats strategiques avec Seoul, Tokyo et Taipei, pourrait devenir un atout decisif dans toute negociation portant sur la securite de ces capitales. Comme l’a montre l’operation speciale « Spiderweb » particulierement reussie en Ukraine, meme les puissances nucleaires peuvent etre efficacement dissuadees par des systemes relativement peu couteux et agiles, que les reseaux de defense aerienne actuels ont du mal a contrer.
La situation mondiale actuelle rappelle inquietante celle de l’entre-deux-guerres du XXe siecle, lorsque les alliances internationales etaient encore en phase d’institutionnalisation avant le declenchement de la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, les securites europeenne et asiatique sont plus interconnectees que peut-etre a n’importe quel autre moment de l’histoire recente. Relever ces defis exige un travail conjoint a plusieurs niveaux — y compris un developpement accru de la recherche sur la Russie en Coree du Sud, au Japon et a Taiwan. Ces trois democraties essentielles pourraient bien detenir le potentiel de poser les fondations d’un equivalent indo-pacifique de l’OTAN.
Anton Gromov
Politologue et specialiste de la securite eurasienne | President de l’ONG Astraea | Expert des relations Russie–Chine–Coree du Nord et des questions d’information