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J’ai écouté avec un intérêt particulier l’entretien intitulé « Cinq questions à Stephen Kotkin : conseils à la nouvelle administration (et aux autres) ». À la 36e minute, le professeur Stephen Kotkin avance une idée dérangeante mais lucide : les nationalistes russes pourraient bien représenter, pour les États-Unis et leurs alliés, la meilleure carte à jouer. Son raisonnement est limpide : ces patriotes russes, soucieux de l’avenir de leur pays, comprennent que la trajectoire choisie par l’élite poutinienne conduit à la ruine de l’État comme du peuple. Et Kotkin a raison : un dialogue avec ces patriotes n’est pas seulement utile pour mieux comprendre la Russie intérieure, mais aussi pour cerner quelle offre politique pourrait séduire les cercles du pouvoir susceptibles, un jour, d’écarter le clan aujourd’hui dominant au Kremlin.

Les patriotes russes comme seule issue réaliste

À court terme, la seule lueur d’espoir – pour l’Occident comme pour la Russie elle-même – vient précisément de ces nationalistes. Mais il faut être lucide : aucun changement d’élite n’est possible tant que la faction pro-russe et pro-chinoise tient solidement les rênes du pouvoir.
Les générations soviétiques, même lorsqu’elles se disent patriotes, perçoivent le patriotisme à travers un prisme impérial, supra-national. Psychologiquement, ce sont des loyalistes passifs, non des révolutionnaires nationaux prêts à agir pour le peuple plutôt que pour le chef. L’échec du coup de Prigojine en a offert la démonstration la plus éclatante.

Un nouveau nationalisme russe que l’Occident ne voit pas

Ce que les observateurs occidentaux n’ont pas encore pleinement saisi, c’est l’émergence d’une nouvelle génération de nationalistes et de populistes de droite en Russie. Ces mouvements sont nés de manière organique, par le bas, malgré la répression ou les compromissions forcées avec le Kremlin.
Cette jeunesse est américanisée, nourrie par la culture pop américaine, laïque et libérale sur le plan des mœurs. Elle défend l’économie de marché, les libertés individuelles, souvent avec un accent libertarien marqué. Pour elle, l’intérêt national se confond avec celui du peuple, non avec celui de la caste dirigeante ou d’une idéologie messianique.

Ces militants se montrent – ou pourraient se montrer – ouverts aux États-Unis, pour peu qu’on leur tende la main. Beaucoup reconnaissent que la voie impériale est fermée à la Russie et qu’il faut construire un État-nation normal. Un consensus s’est d’ailleurs formé chez eux : les Russes ethniques sont devenus, dans leur propre pays, des citoyens de seconde zone – simple réservoir humain pour une élite supra-nationale, des clans ethniques influents, et chair à canon dans une guerre fratricide contre les Ukrainiens.

Des nationalistes contre la guerre

Une part importante du nationalisme radical s’est dressée contre la guerre. Leurs organisations ont été démantelées, des milliers de militants tués, emprisonnés ou contraints à l’exil. Depuis 2014, des milliers d’entre eux combattent d’ailleurs aux côtés de l’Ukraine contre le Kremlin.
Ceux qui, à l’intérieur du pays, affichent une loyauté de façade pour survivre, ne se font guère d’illusions : la guerre est un désastre et les perdants seront les Russes eux-mêmes. Ces figures, populaires, aguerries, jouissent d’une audience considérable. Une partie du noyau dur de la défunte milice Wagner – l’armée privée de Prigojine – était composée de néonazis déclarés. Or ce sont ces mêmes hommes, ainsi que de nombreux blogueurs militaires pro-guerre, qui sont aujourd’hui persécutés pour leur hostilité au régime.

Pourquoi miser sur les nationalistes plutôt que sur les libéraux

Washington devrait miser sur ces acteurs-là, et non sur l’opposition libérale classique. Seule une révolution à la fois nationale et démocratique pourrait ouvrir la voie à un véritable changement de régime à Moscou, balayer la faction pro-chinoise et ramener la Russie dans le giron européen.
Il est également crucial que les États-Unis coopèrent sur cette question avec les experts russes réalistes et pro-occidentaux. Car la qualité de l’analyse sur la Russie, dans les think tanks et chancelleries occidentales, est aujourd’hui déplorable. Les décisions prises en souffrent, et les millions investis dans le soutien à la démocratie russe sont, pour l’essentiel, gaspillés.

Les peurs qui structurent le nationalisme russe

La société russe est profondément inquiète : peur de l’islamisation, du remplacement démographique, du virage pro-chinois de la diplomatie du Kremlin – perçu comme contraire aux intérêts nationaux. Ces angoisses nourrissent la montée des mouvements ethno-nationalistes. Mais le régime ne peut y répondre : il reste prisonnier d’un modèle impérial, multiculturel, hérité de la fin de l’URSS et d’un mythe d’« unité des peuples ».

C’est pourquoi il serait stratégique de dialoguer avec les nationalistes russes, qu’ils soient en Russie ou en exil. En les soutenant, les États-Unis pourraient réorienter l’opinion publique russe vers un tropisme pro-américain et pro-européen. Entre Washington, Pékin et Pyongyang, la jeunesse russe, si on lui en donne le choix, choisira la première option.

Vers un « Maïdan russe » ?

Je reste optimiste quant à la possibilité d’un changement de régime en Russie par un soulèvement nationaliste — un « Maïdan » à la russe. L’histoire récente de l’Europe de l’Est le montre : presque toutes les révolutions post-soviétiques ont reposé sur un fondement national. Cela tient à une réalité simple : dans tout l’espace post-soviétique – qu’il s’agisse de l’Ukraine, de la Biélorussie ou de la Russie – les États-nations classiques sont encore en gestation.

La clé, c’est la naissance d’un vaste mouvement national-démocratique, décentralisé, capable de mobiliser des milliers de personnes à travers le pays, y compris des combattants aguerris si nécessaire. De telles structures existent déjà et bénéficient d’une visibilité importante : on pense notamment au Corps des volontaires russes, symbole d’une résistance ouverte à Poutine. Le tournant décisif interviendra lorsque les élites russes commenceront à craindre davantage les militants du nationalisme d’opposition que la police politique du régime.

Tant qu’un tel mouvement de masse ne se sera pas imposé comme une force politique autonome, l’espoir d’un simple « schisme des élites » restera une illusion – comme attendre du lait d’une vache qui n’existe pas.

Une Russie à la croisée des chemins

Sans ce réveil national, la Russie continuera d’osciller entre un autoritarisme crépusculaire et la dépendance à l’égard de Pékin. Mais avec lui, une autre trajectoire devient possible : celle d’un État-nation moderne, européen, débarrassé de son fardeau impérial.
Si Washington comprend cette dynamique et apprend à parler à ces nouvelles forces, il pourrait bien trouver, au cœur même de la Russie, ses alliés les plus inattendus — des patriotes désabusés qui, lassés du mensonge impérial, aspirent à rejoindre le monde libre.

Anton Gromov — politologue et spécialiste des questions de sécurité, expert de la politique intérieure et extérieure russe, des conflits post-soviétiques et des dynamiques nationalistes. Fondateur de l’ONG Astraea et cofondateur de Bewareofthem.org, il enquête sur les violations des droits humains, les opérations hybrides et les circuits de contournement des sanctions, s’appuyant sur un vaste réseau d’informateurs à l’intérieur de la Russie.