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Au cœur de l’Eurasie, des contreforts du Caucase aux immensités glacées de Yakoutie, résonne encore – pour combien de temps ? – la polyphonie des langues turques. Ces idiomes portent l’écho des grands empires nomades, de la Horde d’Or, des khanats libres. Kazan, Oufa, Yakoutsk, Tcherkessk, Makhatchkala, Simferopol : autant de voix qui composent une symphonie séculaire. Mais cette musique se tait peu à peu, étouffée par le ronron monocorde de la norme étatique. Ce n’est pas une simple question de modernité ou d’évolution : c’est un choix politique, méthodique, assumé.

Derrière le vernis de l’harmonie officielle
Le discours officiel est rodé : festivals chatoyants de « l’amitié des peuples », ballets folkloriques en costumes brodés, Constitution garantissant le droit à la langue maternelle, et fiers catalogues des « langues d’État des républiques ». Mais ce décor sert à masquer une tout autre réalité. Celle d’une grand-mère tatare incapable de parler à son petit-fils qui ne comprend plus que le russe. Celle d’un poète nogaï condamné au silence faute d’éditeur. Celle d’une professeure de bachkir à Oufa contrainte de se justifier devant des parents furieux : « Deux heures par semaine de bachkir ne ruineront pas les chances de votre enfant d’entrer à Moscou. » Et en Crimée, un simple mot en tatar prononcé dans la rue devient un acte discret de résistance.

Une histoire écrite dans la douleur
Rien à voir avec la « mondialisation » qu’on brandit comme excuse commode. L’effacement s’enracine dans des décisions politiques, datées et documentées. La conquête de Kazan et la mise à feu de ses archives. Les campagnes de christianisation forcée. Les déportations staliniennes de peuples entiers. La réforme scolaire de 1958 qui a vidé les écoles nationales de leur substance. Les lois des années 2010 qui ont porté le coup de grâce aux derniers vestiges d’autonomie linguistique. Cinq siècles d’une mécanique bien huilée où chaque réforme, chaque décret a resserré l’étau sur la diversité linguistique.

Le langage des faits, pas des slogans
Ce texte n’est pas un pamphlet, encore moins une ode nostalgique. C’est une enquête, un travail de mémoire adossé à des archives, aux recensements, aux rapports de l’UNESCO sur les langues en danger, aux témoignages des historiens et des locuteurs eux-mêmes. Nous suivrons le fil qui relie la conquête des khanats par la Moscovie à la russification « douce » d’aujourd’hui, efficace à sa manière que la brutalité d’hier. Ce que nous racontons ici, c’est une mort lente : non pas une disparition spectaculaire, mais une agonie par mille coupures – la négligence d’un fonctionnaire, la lassitude d’un professeur, l’ambition d’un parent qui préfère « l’avenir » à l’héritage, et l’État qui considère la diversité non comme une richesse, mais comme une menace.

Un État qui proclame et un État qui étouffe
La Russie d’aujourd’hui aime à se présenter comme un État « multinational et multiconfessionnel ». Sa Constitution (article 68) promet à « tous les peuples le droit de conserver leur langue maternelle », et les républiques fédérées peuvent inscrire leurs propres langues comme officielles. Sur le papier, le modèle paraît exemplaire, presque idyllique. Mais dans la réalité, surtout pour les langues turques, la situation s’apparente à un lent étouffement, orchestré en silence.

Trois âges du lingvicide
Cet effacement n’a rien de spontané : il est inscrit dans l’ADN de l’État russe, depuis la Moscovie jusqu’à la Fédération contemporaine. On peut en retracer trois grandes étapes. La phase impériale, marquée par la conquête et la mise au pas. La période soviétique, avec son mélange d’encouragement folklorique et de normalisation brutale. Enfin, l’ère contemporaine, où le contrôle se fait moins frontal mais plus insidieux : par la législation, par les programmes scolaires, par l’obsession d’unité nationale.

Contexte historique : l’expansion et l’effacement des États turcs

Bien avant que la Moscovie ne se rêve en empire, les peuples turcs de l’espace russe avaient derrière eux une longue tradition de pouvoir politique, de khanats et de structures étatiques solides. Leur intégration à l’Empire russe ne fut jamais un « choix fraternel », mais le fruit de campagnes militaires d’une brutalité implacable.

Kazan 1552 : le coup de tonnerre fondateur
La chute du khanat de Kazan face aux armées d’Ivan le Terrible en 1552 marque un tournant décisif. Ce n’est pas seulement une victoire militaire : c’est une fracture civilisationnelle. L’historien Andreï Beliakov le souligne dans Les gens de service du Nord-Est de la Russie : à la conquête succédèrent la christianisation forcée, la confiscation des terres des murzas au profit des boyards russes, la destruction des centres religieux et culturels musulmans. La langue tatare, jusque-là outil de pouvoir, fut ravalée au rang de dialecte « païen », indigne de l’espace public.

Astrakhan, Sibérie : le même scénario
L’annexion de l’Astrakhan en 1556, puis la chute du khanat sibérien à la fin du XVIe siècle reproduisent la même matrice : écrasement militaire, liquidation des institutions, colonisation méthodique, imposition de l’orthodoxie. Les langues turques de Sibérie – du tatar de Sibérie au yakoute – furent plongées dans une marginalité séculaire, coupées des grands centres culturels mondiaux.

Caucase et mer Noire : une conquête sanglante
Du XVIIIe au XIXe siècle, l’intégration des peuples turcs du Caucase – Koumyks, Nogaïs, Karatchaïs, Balkars – se fit dans le sang. La guerre du Caucase (1817-1864) s’acheva par massacres, déportations massives et exil forcé (le « mouhadjirisme ») de centaines de milliers d’Adyguéens, d’Abkhazes et de Nogaïs vers l’Empire ottoman. Ceux qui restèrent durent affronter une russification féroce. L’historien Nikolaï Doubrovin constatait déjà que, pour l’administration tsariste, l’uniformisation linguistique était le préalable incontournable au contrôle politique.

La steppe sous le joug
L’absorption des khanats des steppes – Kazakhstan, Asie centrale – s’opéra par étapes, mais toujours à coups de sabres et de canons. L’abolition du khanat kazakh, l’écrasement des révoltes de Kénésary Kassymov ou d’Isataï Taïmanov détruisirent les structures sociales traditionnelles et ôtèrent aux langues turques leur rôle d’idiomes d’administration, de justice et de diplomatie.

Les armes de la russification impériale
La religion comme levier : l’Église orthodoxe fut l’outil privilégié d’assimilation. Le statut de « nouveau chrétien » ouvrait l’accès aux privilèges ; rester musulman ou animiste, c’était s’exposer à la marginalisation. L’adoption du russe allait de pair avec le baptême.
La pression administrative et économique : dans l’armée, la bureaucratie, les tribunaux, le russe était la seule langue admise. Carrière, défense de ses droits, ascension sociale : tout passait par la maîtrise de la langue de l’occupant.
L’absence d’école en langue maternelle : avant la seconde moitié du XIXe siècle, il n’était pas question d’enseignement national. L’« éducation des allogènes » devait se faire exclusivement en russe. Le fameux Statut sur les allogènes de Mikhaïl Speranski (1822) reconnaissait formellement certains droits, mais institutionnalisait en réalité l’infériorité et l’isolement des cultures locales.

Au seuil du XXe siècle, les peuples turcs de Russie avaient perdu toute souveraineté politique, maintenus dans un rôle agricole, périphérique et subalterne. Leurs langues survivaient dans les foyers, dans les chants, mais elles avaient été chassées des sphères publiques, reléguées au rang de marqueurs d’« arriération » et de « provincialisme ». Les bases étaient posées pour les tragédies à venir.

Le projet soviétique : un lingvicide au nom du progrès

La révolution d’Octobre introduisit une contradiction fascinante. D’un côté, le pouvoir bolchevique proclama le droit des nations à l’autodétermination et afficha une politique de soutien aux cultures nationales. De l’autre, jamais les langues turques ne connurent un processus d’érosion aussi méthodique et irréversible que sous le drapeau rouge.

Les années 1920 : un printemps fugace
La politique de « korenizatsiya » (indigénisation) menée dans les années 1920 visait à rallier les peuples non russes. Elle encouragea les langues nationales, créa des écritures pour les peuples sans alphabet, forma une élite locale. Pour les langues turques, ce fut un âge d’or : adoption de la latinisation (le yanalif, nouvel alphabet turc), ouverture d’écoles et de théâtres, journaux et maisons d’édition. Vers 1932, plus de 90 % des écoliers tatars du Tatarstan recevaient leur instruction en langue maternelle.

Les années 1930-1950 : le “Grand Tournant”. Le lingvocide stalinien

Avec la montée en puissance de Staline, le climat change brutalement. L’unité et la centralisation deviennent des dogmes absolus. Les langues nationales, hier encore encouragées, sont désormais perçues comme une menace potentielle, un ferment de séparatisme.

Le passage à l’alphabet cyrillique : le coup fatal
À la fin des années 1930, sous prétexte de « rapprocher les peuples de la culture russe » et de « faciliter l’apprentissage », Moscou impose la cyrillisation des alphabets turcs. En réalité, c’est un arrachement délibéré :
– à l’héritage écrit en alphabet arabe, riche de plusieurs siècles ;
– au monde turcophone international, qui basculait massivement vers la latinisation ;
– à la génération précédente, formée sur le yanalif.

Résultat : une fracture entre générations, une inaccessibilité des archives, un isolement linguistique artificiel. Le turcologue Edghiam Tenichev parlera plus tard d’un « acte de réorientation culturelle forcée ».

L’extermination des élites intellectuelles
Dans les républiques turques, une génération entière d’écrivains, poètes, universitaires, pédagogues est décimée. Leur seul crime : défendre la dignité et l’identité de leur peuple. En Tatarstan, des figures comme Galimjan Ibrahimov ou Koulakhmetov disparaissent dans les purges. Cette liquidation de l’élite culturelle prive les langues de leurs défenseurs et de leurs créateurs.

Déportations et effacement territorial
Les années 1940 voient l’un des chapitres les plus sombres : déportations massives des Tatars de Crimée, des Karatchaïs, des Balkars, des Nogaïs. Éparpillés aux quatre coins de l’URSS, privés de leurs institutions, interdits de parler leur langue en public ou même de mentionner leur culture, ces peuples sont voués à une assimilation rapide. Leurs langues se replient dans la sphère familiale, devenant le langage du secret et de la peur.

Après Staline : une russification plus “douce”, mais implacable

Sous Khrouchtchev puis Brejnev, la terreur laisse place à un appareil plus feutré, mais non moins efficace.

La réforme scolaire de 1958 supprime l’obligation d’enseigner les langues nationales. Aux parents « allogènes », on recommande fortement d’inscrire leurs enfants dans des classes russes. Résultat : chute brutale du prestige des langues maternelles, désormais perçues comme synonymes d’« impasse ».
Le monopole du russe s’impose partout : sciences, universités, armée, industrie, carrière politique. Les langues turques se retrouvent confinées au folklore et à l’usage domestique.
Urbanisation et politique démographique : implantation massive de populations russophones dans les républiques autonomes, colonisation des terres vierges, exode rural. Dans les villes, le russe domine sans partage.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 1989, à peine 67 % des Tatars de la République tatare se déclaraient encore locuteurs du tatar comme langue maternelle. Chez les Bachkirs, ce chiffre tombait à 60 %. Dans les écoles, l’enseignement en langue nationale s’effondrait ; même dans les campagnes, les heures de cours consacrées aux langues locales étaient réduites à la portion congrue.

Les familles elles-mêmes, soucieuses de l’avenir de leurs enfants, passaient volontairement au russe. Ce mécanisme de substitution linguistique — la « transmission interrompue » — achevait de marginaliser les langues turques.

Le paradoxe soviétique : alors que Moscou offrait aux peuples turcs des attributs symboliques d’État (républiques autonomes, constitutions locales), elle parachève en réalité le travail entamé par l’empire tsariste : uniformiser, normaliser, domestiquer. Les langues turques sont remodelées, instrumentalisées, puis reléguées jusqu’à perdre leur prestige.

La Fédération de Russie : néo-assimilation et survie sous tension

La chute de l’URSS et le « printemps des souverainetés » des années 1990 donnent un souffle d’espoir. Dans les républiques turques – Tatarstan, Bachkortostan, Sakha, Touva – on adopte des lois linguistiques reconnaissant le statut officiel des langues locales à côté du russe. On rouvre des écoles, des médias, des théâtres. Le Tatarstan, en 1999, vote même une loi pour rétablir la latinisation. Moscou la bloquera aussitôt.

Avec les années 2000 et l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, le ton change. Le maître-mot est la « verticale du pouvoir ». Les républiques perdent leurs marges de manœuvre, la centralisation s’impose, et les droits linguistiques deviennent une variable d’ajustement. Les acquis fragiles des années 1990 sont méthodiquement démantelés.

La loi fédérale comme arme de pression

Le langage juridique, derrière sa neutralité apparente, s’est révélé un instrument redoutable de la centralisation russe. Les révisions successives de la loi « Sur l’éducation » (2007, 2012) ont tout simplement vidé de leur substance les droits linguistiques reconnus aux républiques. L’apprentissage des langues nationales est relégué au rang de simple option, au bon vouloir des parents, et payé sur le temps d’enseignement des « langues maternelles » — en réalité, pour l’écrasante majorité, le russe.

En 2018, l’affaire explose : à Kazan, à Oufa, les plaintes de parents dénonçant la prétendue « obligation » d’apprendre le tatar se multiplient. Moscou réagit sans attendre. De nouvelles règles stipulent que l’enseignement des langues officielles des républiques ne peut en aucun cas se faire « au détriment du russe ». Traduction concrète : une hémorragie d’heures d’enseignement pour les langues turques. « Le russe ne doit pas souffrir », tranche alors Lyoubov Glebova, cheffe de Rosobrnadzor. La messe est dite.

Écoles vidées, activisme bâillonné
Résultat : dans la quasi-totalité des républiques, les écoles enseignant réellement en langue turque se comptent sur les doigts d’une main. Les heures de cours sont réduites à une poignée par semaine, sur la base de manuels insipides, entre les mains d’enseignants contraints d’avancer à contre-courant. Quant aux militants — du centre sociétal tatar aux associations culturelles locales — ils sont systématiquement marginalisés, parfois étiquetés « extrémistes », accusés de « semer la discorde interethnique ». Les médias nationaux, surtout audiovisuels, sont soit muselés, soit confinés à une audience symbolique.

La mécanique urbaine et démographique
À ces mesures politiques s’ajoute une dynamique sociale lourde. L’urbanisation accélérée, héritée de l’époque soviétique, se renforce encore. Les jeunes quittent les villages pour les grandes villes où seule la maîtrise du russe ouvre les portes des universités, du travail et de la réussite. Dans ces métropoles, le choix linguistique est vite tranché : parler russe, ou s’exclure.

Le constat d’aujourd’hui : chiffres d’une tragédie

Les statistiques disent sans détour ce que les autorités tentent de maquiller. L’Atlas des langues menacées de l’UNESCO, croisé aux recensements, montre l’ampleur du désastre.

Le tatar de Crimée : classé « sérieusement menacé ». En 2010, 260 000 personnes le déclaraient comme langue maternelle, mais les locuteurs réels sont bien moins nombreux. Depuis l’annexion de 2014, fermetures d’écoles, raréfaction des manuels, pressions sur les enseignants et activistes. Le nombre d’élèves scolarisés en tatar a été divisé par deux.

Le nogaï : en voie d’extinction. Dispersés entre le Daghestan, la Karatchaïévo-Tcherkessie, le Kraï de Stavropol, les 100 000 Nogaïs n’ont plus de territoire culturel unifié. Seuls 20 à 30 % des Nogaïs — surtout des aînés — parlent encore la langue. Dans les villes, la jeunesse l’abandonne presque totalement. Médias nogaïs ? Quasiment inexistants.

Le karatchaï-balkar : 300 000 locuteurs, mais un avenir incertain. Statut officiel, certes, en Karatchaïévo-Tcherkessie et en Kabardino-Balkarie, mais sur le terrain les écoles ferment, les enfants russifient, et l’UNESCO note une baisse inquiétante de la transmission intergénérationnelle.

Le koumyk : environ 400 000 personnes. Catégorie « vulnérable ». La langue survit dans les villages daghestanais, mais se dissout dans les villes. Les efforts de relance depuis les années 1990 — écoles, universités — s’essoufflent faute de relais institutionnels.

Le tatar : première langue turque de Russie, plus de 5 millions de locuteurs. Mais l’érosion est alarmante. En 1926, 98 % des Tatars le considéraient comme langue maternelle. En 2010, ils n’étaient plus que 83 %. Et considérer une langue comme « maternelle » ne signifie pas la parler couramment. Dans les grandes villes, moins de la moitié des jeunes s’expriment réellement en tatar. À Moscou ou Saint-Pétersbourg, ce chiffre plonge encore. L’annulation, en 2017, de l’obligation d’enseigner le tatar à l’école a été un coup terrible. L’UNESCO le classe désormais parmi les langues « vulnérables ».

Le bachkir : environ 1,2 million de personnes. Statut officiel dans la république, mais une vitalité encore plus fragile. Officiellement, 70 % des Bachkirs le maîtriseraient. Mais dans les rues d’Oufa, la réalité est tout autre : le russe règne, la langue bachkir se raréfie, y compris dans les villages.

Un paysage commun : l’assimilation rampante
Derrière ces chiffres, une constante : des langues qui se replient sur la sphère intime, familiale, tandis que l’espace public leur est fermé. La russification contemporaine n’a plus besoin de violence ouverte : elle s’exécute par le biais des programmes scolaires, des médias sous contrôle, du poids social du russe dans les villes.

Les langues de Sibérie : un champ de ruines

Le tableau est encore plus sombre lorsqu’on s’aventure en Sibérie, là où survivent — ou plutôt s’éteignent — les langues turques minoritaires.

Le tatar de Sibérie : statut flou, certains linguistes le considèrent comme un simple dialecte du tatar. Mais les locuteurs actifs se comptent à peine par milliers.
Le chorski : en 2010, 2 800 personnes le déclaraient, mais moins d’un millier le parlent vraiment aujourd’hui.
Le tchilime-turc : moins d’une centaine de locuteurs, presque tous très âgés. Un souffle au bord de l’extinction.
Le dolgane : à peine un millier de personnes, surtout des anciens.

Chaque année, ces langues perdent des dizaines de voix. C’est une hémorragie lente, mais irréversible.

Une tragédie systémique

L’extinction des langues turques en Russie n’a rien d’un accident de l’histoire, ni d’une fatalité « naturelle » liée à la mondialisation. C’est le produit d’une politique cohérente, implacable, qui traverse les siècles.

– Conquête militaire et christianisation forcée.
– Modernisation soviétique transformée en lingvocide au nom du « progrès ».
– Néorussification contemporaine, drapée dans les slogans de « nation unique » et de « peuple russe unifié ».

Le pouvoir a mis en place un système où parler sa langue devient non seulement inutile socialement et économiquement, mais parfois dangereux politiquement. Ces langues sont réduites au rang de curiosités folkloriques, bonnes pour les festivals colorés et les cours facultatifs du samedi, mais sans place dans la vraie vie : ni à l’université, ni dans l’économie, ni dans l’espace public.

Une catastrophe humanitaire silencieuse

Chaque décès d’un ancien qui emportait avec lui sa langue, chaque enfant à qui ses parents n’ont pas transmis les mots de leurs ancêtres, c’est un univers entier qui disparaît : une vision du monde, une sagesse millénaire, une poésie, une mémoire.

La Russie aime proclamer sa richesse multiculturelle. Mais dans les faits, elle organise méthodiquement la disparition de ce qui faisait cette diversité : les langues vivantes de ses peuples. Et le plus inquiétant est que cette mécanique ne ralentit pas, elle s’accélère.