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Depuis 2022, le système énergétique mondial connaît une reconfiguration sans précédent. L’invasion totale de l’Ukraine par la Russie, lancée en février de cette année-là, a servi de détonateur à un redéploiement massif des flux de pétrole et de gaz à l’échelle planétaire. Tandis que l’Europe s’affranchissait à marche forcée de sa dépendance aux hydrocarbures russes, l’Inde, elle, jouait la carte du pragmatisme pur et dur : en quête de bonnes affaires, elle s’est ruée sur le brut russe, vendu avec un rabais spectaculaire. Mais les vents ont tourné. En 2025, face à une donne géopolitique chamboulée, New Delhi est confrontée à une question stratégique : peut-elle, sans se tirer une balle dans le pied, tourner la page du pétrole russe ?

La réponse, en réalité, est déjà là. Elle est inscrite dans les chiffres, les tendances, les courbes d’importation, les décisions politiques et les déclarations officielles. Non seulement l’Inde peut se passer du pétrole russe — elle s’y prépare activement.

L’irrésistible ascension du brut russe en Inde

Avant la guerre en Ukraine, la Russie n’existait quasiment pas sur la carte énergétique de l’Inde. En 2021, sa part dans les importations indiennes de brut ne dépassait pas 2 %. Mais dès le printemps 2022, changement de décor : acculée par les sanctions occidentales, Moscou se met à brader son pétrole Urals, allant jusqu’à offrir des réductions de 25 à 30 dollars le baril par rapport au Brent.

Pour les raffineurs indiens, frappés de plein fouet par l’inflation mondiale et la volatilité des marchés, c’est une aubaine. Résultat : en juin 2023, selon les données de Vortexa, la Russie devient le premier fournisseur de pétrole de l’Inde, raflant 35 % du marché, devant l’Irak et l’Arabie saoudite. Cette manne permet aux compagnies indiennes d’accroître massivement leurs exportations de carburants raffinés — diesel, essence, kérosène — vers l’Europe et l’Asie.

Mais attention à ne pas se tromper d’analyse : cette montée en puissance du brut russe n’a rien d’un mariage de raison. Il s’agit d’une opportunité conjoncturelle, pas d’un virage stratégique. Preuve en est : dès la fin 2024, New Delhi commence à réduire ses achats à Moscou, tout en augmentant ceux en provenance d’autres fournisseurs.

L’homme-orchestre de cette transition s’appelle Hardeep Singh Puri, ministre indien du pétrole et du gaz naturel. En juillet 2025, dans un entretien retentissant, il déclare :

« Si les livraisons russes sont suspendues, on retournera simplement au modèle d’avant-guerre, avec 2 % de part pour la Russie… Aucune inquiétude de notre côté, nous avons la diversification. »

Ce n’est pas qu’un effet de manche. C’est un résumé froid de la politique énergétique indienne. D’après les données du ministère du commerce, fin 2024, la répartition des importations de brut était la suivante :

  • Russie — 35 %
  • Irak — 20 %
  • Arabie saoudite — 17 %
  • Émirats arabes unis — 6 %
  • États-Unis — 4 %
  • Koweït — 3 %
  • Guyana — 2,5 %
  • Autres (Nigéria, Brésil, Kazakhstan, Norvège, Canada, etc.) — 12,5 %

Même au pic de sa « dépendance » au brut russe, l’Inde conserve un portefeuille remarquablement éclaté, avec des approvisionnements en provenance d’environ 40 pays. La dépendance est plus un effet d’optique que de réalité structurelle.

Le grand jeu des alternatives : du Guyana aux États-Unis, en passant par l’Afrique

En 2025, l’Inde a plus d’une carte dans sa manche. Le Guyana, étoile montante de la scène pétrolière sud-américaine, monte en puissance à vive allure grâce à ses gisements offshore exploités par ExxonMobil. En mai 2025, le pays expédie 620 000 barils par jour à l’export — et une large part prend la direction du sous-continent indien.

Le Brésil, lui aussi, muscle son jeu. Selon l’Agência Nacional do Petróleo, la première moitié de 2025 voit ses exportations pétrolières bondir de 14 %, avec l’Asie clairement en ligne de mire.

Les États-Unis, quant à eux, s’affirment comme un fournisseur de plus en plus central. Sous l’administration Trump, pas question de freiner cette dynamique : au contraire, Washington y voit un levier géopolitique dans son bras de fer avec Pékin. D’après la EIA, en juin 2025, les exportations américaines de brut vers l’Inde atteignent 310 000 barils par jour — un niveau record.

En parallèle, l’Afrique reprend sa place dans le jeu. Après avoir encaissé de plein fouet les crises sanitaires et sécuritaires, des pays comme le Nigéria ou l’Angola relancent leur production et se repositionnent sur le marché indien.

Atout stratégique : l’Inde mise sur son industrie de raffinage pour sécuriser son avenir énergétique

Dans la grande partie d’échecs qui se joue sur l’échiquier énergétique mondial, l’Inde avance ses pièces avec une lucidité implacable. Si elle peut envisager sereinement de se détourner du pétrole russe, ce n’est pas un coup de poker, mais la conséquence logique d’un atout structurel de taille : une industrie de raffinage parmi les plus développées au monde.

Une puissance de raffinage à faire pâlir l’Occident

Le cœur de cette résilience énergétique bat dans les raffineries indiennes — plus d’une vingtaine, ultra-modernes, capables de traiter une diversité de bruts qui ferait rêver bien des pays consommateurs. À leur tête, un mastodonte : le complexe de Jamnagar, propriété du géant Reliance Industries, tout simplement la plus grande raffinerie du monde. Doté d’une capacité de traitement qui dépasse les 1,2 million de barils par jour, ce complexe incarne à lui seul la polyvalence du système indien. Qu’il s’agisse de bruts légers ou lourds, du Moyen-Orient, d’Amérique latine ou des États-Unis — tout y passe.

Autre levier discret mais décisif : l’expansion des réserves stratégiques. En 2025, deux nouveaux sites de stockage voient le jour dans les États d’Odisha et du Tamil Nadu, pour une capacité totale de 7 millions de barils. De quoi encaisser sans heurts les éventuels soubresauts de l’offre mondiale.

Un marché gigantesque, une logistique rodée

Troisième consommateur mondial de pétrole, derrière la Chine et les États-Unis, l’Inde est aussi celui dont la demande croît le plus rapidement. D’après l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la consommation quotidienne indienne atteint 5,2 millions de barils en 2024. Mais la production nationale couvre à peine 15 à 18 % des besoins : l’importation est donc une nécessité vitale.

Mais ce qui change la donne, c’est que les raffineries indiennes — Reliance, Indian Oil Corporation, Bharat Petroleum et consorts — ne sont pas tributaires d’un brut spécifique. Leur capacité cumulée dépasse les 5,6 millions de barils par jour, avec des outils conçus pour jongler avec toutes les qualités de pétrole brut. Pour le dire autrement : peu importe la provenance, tant que le prix est bon.

Ce savoir-faire technique permet à l’Inde de naviguer entre les fournisseurs. Si le brut russe venait à se raréfier, New Delhi n’aurait aucun mal à se rabattre sur les bruts saoudiens, irakiens ou américains. Le complexe de Jamnagar est d’ailleurs déjà configuré pour raffiner des bruts lourds et soufrés venus d’Irak, du Venezuela, voire du Mexique.

Un pragmatisme géopolitique assumé

Mais l’élément clé du puzzle, c’est la volonté politique. Hardeep Singh Puri, ministre du pétrole, et Arvindar Singh Sahni, patron d’Indian Oil, ne s’en cachent pas : si la Russie devient un partenaire encombrant, l’Inde saura tourner la page. Membre des BRICS, mais aussi partenaire stratégique de l’Occident, New Delhi assume une diplomatie de funambule. Mais c’est une posture réfléchie, pas une hésitation.

En avril 2023, déjà, les banques indiennes avaient refusé de traiter certaines transactions pétrolières en yuans ou dirhams avec des entités russes, suite à des avertissements venus de Washington. Et depuis, l’Inde développe les paiements en roupies avec les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite — une parade aux sanctions secondaires américaines.

La Maison-Blanche, sous l’administration Trump, ne s’en cache pas : les États-Unis pourraient durcir le ton vis-à-vis de Moscou. L’Inde, dans ce contexte, préférera ménager Washington plutôt que de défendre le brut russe — surtout si elle peut s’approvisionner ailleurs à des conditions comparables.

Un marché mondial en recomposition — et l’Inde en arbitre avisé

En 2025, le marché mondial du pétrole a déjà intégré l’ère des turbulences. Riyad et Bagdad mènent une offensive tarifaire agressive pour regagner des parts de marché en Asie. Le Guyana, nouvelle étoile pétrolière, franchit le cap des 700 000 barils par jour au deuxième trimestre. Et les États-Unis, toujours plus présents, ont augmenté leurs exportations vers l’Asie de 28 % par rapport à 2023.

Dans ce paysage mouvant, la dépendance indienne au brut russe devient, au mieux, marginale. Si les États-Unis renforcent les sanctions, la Russie perdra un client crucial — sans que l’Inde n’en pâtisse. Elle reviendra, comme l’avait prévenu Puri, à sa configuration d’avant-guerre. Et elle le fera sans remous économiques, sans drame diplomatique.

L’Inde de 2025 incarne une politique énergétique mature, souple et résolument tournée vers ses intérêts. Oui, le pétrole russe a joué un rôle non négligeable dans les années 2022–2023, mais ce fut un mariage de circonstance, pas d’alliance durable. Aujourd’hui, à l’heure des nouveaux risques géopolitiques, New Delhi montre qu’elle n’a jamais mis tous ses œufs dans le même baril.

L’Inde continuera-t-elle à acheter du pétrole russe ? Tant que le prix est attractif et que le produit n’est pas frappé de sanctions, probablement. Mais si la seconde administration Trump hausse le ton, la bascule se fera sans état d’âme. Ce n’est pas une hypothèse : c’est une stratégie froide, planifiée, déjà testée.

Et cette stratégie a un nom : indépendance énergétique. Une indépendance fondée sur la diversification, la capacité industrielle, la souplesse diplomatique. « Nous saurons faire face », dit Puri. Il a toutes les raisons de le croire.